(article paru dans le supplément multimédia du journal Libération le vendredi 28 février 1996)

La loi hors la loi sur l'Internet - par Laurent Mauriac

 

Dans un sous-sol glauque de la Sorbonne, des PC remplissent une salle mal éclairée. Danièle Bourcier, directrice de recherche au CNRS et enseignante en droit organisait lundi dernier un cours pirate sur le thème: "Comment un étudiant peut (ou ne peut pas) s'aider de l'Internet?" nvité de marque pour l'occasion, Christian Scherer, chef de projet au ministère de l'Industrie, responsable des sites web Adminet (sur l'administration française) et Evariste (sur l'innovation industrielle et technologique). Sceptique quant aux connexions Intemet de la Sorbonne, il a préféré venir avec tout son barda : ordinateur portable, rétroprojecteur et téléphone cellulaire. C'est que, après la partie théorique, on aurait droit à une démonstration. But de l'opération: montrer que la législation française s'affiche sir des sites artisanaux émanant de particuliers épris de droit, hébergés pour certains en Allemagne, au Québec et au Japon, plutôt que sur les serveurs gouvernementaux qui fleurissent sur le Web (adresses ci-après). Et ce pour une raison simple, quoique surprenante pour les étudiants présents. Les ministères dont pas le droit de proposer des textes officiels sur leurs sites, y compris les lois dont ils sont à l'origine.

Pourtant, "nul n'est censé ignorer la loi" et l''Internet peut largement contribuer à mettre ce principe en application. Franck Borotra, ministre de l'Industrie, observe dans une interview en ligne sur le site Evariste: "La publication officielle de la loi sur Internet présenterait un certain nombre d'avantages considérables sur le Journal officiel papier, notamment l'hypertexte, qui permet de passer d'une loi à une autre ou d'une loi à un décret en quelques secondes". Mais qu'un automobiliste ne s'avise pas de chercher le code de la route sur le site du ministère de l'Equipement. Il le dénichera sur celui de Jérôme Rabenou, étudiant en maîtrise de droit. Pour le citoyen souhaitant lire le projet de loi Debré, rien à espérer du côté du ministère de l'Intérieur (dont on cherchera en vain le site). Il trouvera son bonheur sur celui des sans-papiers. Quant au code général des collectivités territoriales, il se trouve sur un site universitaire ... japonais. Peu de solutions, en revanche, pour l'internaute en quête du journal officiel de la veille : seuls un sommaire analytique et une sélection de textes actualisés tous les quinze jours sont accessibles sur des sites universitaires en Allemagne et au Japon.La planche de salut? Le Minitel. Seulement, pour "naviguer" dans les pages du JO à vitesse réduite et sans lien hypertexte, il faudra y mettre le prix (1). "La moyenne constatée pour une recherche juridique est de 700F par heure de connexion, remarque Danièle Bourcier. Le principe de service public semble atteint par ce coût d'accès." Et d'expliquer alors à ses étudiants pourquoi l'Etat fait si peu sur le Web pour leur faciliter la tâche: "Les textes français diffusés sur des banques de données font l'objet d'une concession de service public". Reconduite le 20 février à la société ORT.pour une durée de sept ans, cette concession interdit à l'Etat de mettre en ligne les textes officiels : "La diffusion par voie ou support électronique des bases de données [...] ne peut être réalisée que par le titulaire de la concession", précise un décret du 31 mai 1996. En résumé, précise-t-on à ORT, "le concédant (l'Etat, ndlr) s'interdit de faire concurrence à son concessionnaire".

Drôle de service public où il est question, s'agissant de nos lois, de producteur d'information (l'Etat), de diffuseur (ORT), et de royalties à partager entre les deux. Jusque dans les cabinets ministériels, relève le double discours consistant d'un côté à recevoir Bill Gates en grande Pompe, à dire "Allons sur l'Internet", et de l'autre "Vous n'avez pas le droit de mettre en ligne le code officiel". Une fois qu'on leur a promis de ne pas les citer nommément, les conseillers ministériels se déchaînent en commentaires sur le renouvellement de cette concession: "C'est un réflexe archaïque", "ça va contre le sens de l'histoire", "c'est plus de la bêtise que de la perversité", "on fonctionne avec des logiques d'il y a vingt-cinq ans", "la vraie connerie c'est la circulaire de mai 1996", "les gens au Journal officiel sont arriérés mentalement"... Certes, la concession n'empêche pas les personnes privées de diffuser les textes. Il suffit de se procurer les imprimés, de les scanner, de les traiter informatiquement ou, à l'image de certains éditeurs de recueils, juridiques, de les faire saisir dans un pays du tiers-monde. A compter du 1er juillet, date d'entrée en vigueur de la nouvelle concession, il sera possible d'obtenir une licence auprès de ORT. Contre une rémunération fixée par l'Etat, on récupèrera sous forme numérique des textes dont la source sera certifiée. Pour l'instant les sites artisanaux se fendent tous de formules du type: "Les informations de nature juridique que vous pourrez trouver sur ce serveur ne peuvent faire l'objet d'une quelconque garantie quant à leur validité. "Christian Scherer qualifie de "bénédictins" ceux qui diffusent sur le Web des textes de loi, à l'image de Jérôme Rabenou. "Il a mis en ligne les deux tiers des codes français, s'enthousiasme Scherer Il les fait les uns après le autres. Son action force l'estime. Ce type d'initiatives privées comble la carence de la puissance publique. "Abonné au JO, l'étudiant consacre trois à quatre heures par jour à son travail bénévole, dont une forte proportion à répondre à son courrier électronique. "'Je fais tout à la main, avec parfois des assistances extérieures, explique-t-il. J'ai une bonne idée de ce que pourraient être les "ressources juridiques électroniques" de demain. si on me donnait 1es moyens de le faire ... "

Dans la "petite confrérie"des "bénédictins" Christian Scherer aime citer Jean Arthuis, le ministre de l'Economie et des Finances. Sur le site de Bercy trône en effet le code général des impôts. Explication au ministère: "Nous avons passé un accord verbal avec ORT". Avant de reconnaître: "Ce qu'on fait est illégal." Auteur de cet acte de "désobeissance civique" Jean Arthuis lui-meme, qui "a souhaité qu'on diffuse largement es textes" émanant de son administration. Du coup, d'autres ministères s'engouffrent dans la brèche. Celui des Télécommunications présente sur son site des textes de loi. L'indutrie qui peaufine son web, prévoit inclure le code des Mines et celui de la sécurité industrielle. "La plupart des ministères se mettent en contradiction avec les textes, constate-t-on au cabinet de François Fillon, ministre délégué aux Télécommunications. Mais nous considérons que dans l'intérêt des citoyens, il est indispensable de mettre un maximum de textes en ligne". Au secrétariat général du gouvernement (SGG), qui a sous sa tutelle la direction des journaux officiels, on constate sobrement que "ces choses ne sont pas un exemple de coordination interministérielle" et on s'inquiète du "non-respect des décrets". Allusion au fameux texte du 31 mai 1996, dont le ministre de l'Economie et des Finances, entre autres, est chargé de l'exécution

Le SGG considère que le dispositif actuel est le seul à même de garantir la plus large diffusion des textes de loi et l'équilibre économique du concessionnaire. " Un magistrat au fin fond de la Corrèze est bien heureux d'interroger ces bases par Minitel Il n'est pas sûr qu'il ait l'abonnement ou le temps nécessaire pour passer par l'Internet." La direction des journaux officiels prévoit néanmoins la diffusion du JO sur le Web d'ici quelques semaines. Encore une infraction au décret de mai 1996? Non, répond-on, car la reproduction brute du JO, sans "processus d'élaboration et de mise en mémoire", ne rentrerait pas dans la définition d'une "base de données juridique". "Le besoin national est bien satisfait par le Minitel, explique-t-on. Mais pour sortir des frontières; il faut faire appel au réseau mondial." Il suffisait d'y penser.

LAURENT MAURIAC

(1) 3616 JOEL, 1,29 F la minute, ou 36.29.00,02. JORF version plus élaborée à 9,21 F/mn (baisse du prix prévue pour juillet).