Remise des insignes de la LH à Louis Pouzin, Salle des Conseils, mercredi 19 mars 2003, 18h

discours de la Ministre de la Recherche et des Nouvelles Technologies, Claudie Haigneré.

 

Mesdames, Messieurs,

Cher Louis Pouzin,

C’est un grand bonheur de me trouver en votre compagnie aujourd’hui. C’est un grand bonheur parce que nous célébrons un inventeur remarquable, dont l’extrême modestie fait qu’il est largement méconnu de tous ceux qui, pourtant, bénéficient au quotidien de sa créativité.

C’est un grand bonheur aussi, alors que des esprits chagrins nous proposent de partager leur morosité sur le devenir de la recherche française, de célébrer avec éclat de grandes réussites et de rappeler que la première de notre richesse, ce sont les femmes et les hommes passionnés de science qui peuplent notre pays.

Nous voici donc réunis pour célébrer deux protocoles.

Le premier, c’est le protocole, aujourd’hui bicentenaire, de la distinction que j’aurai le plaisir et l’honneur, cher Louis Pouzin, de vous remettre dans un instant, en raison de vos mérites et de votre action au service de notre développement et de notre rayonnement technologiques.

Le second, c’est un protocole beaucoup plus jeune, que nous utilisons tous les jours, peut-être le seul dont nous soyons tous familiers, ce protocole TCP/IP inventé en 1976 et qui est à l’origine d’Internet.

Alors que la Fête de l’Internet bat son plein, c’est de cette manière que j’ai voulu associer à cette fête grand public la communauté de recherche et d’innovation en mettant à l’honneur l’un des siens, Louis Pouzin, pionnier de l’Internet.

Inventeur du datagramme, il est, plus précisément, le premier à avoir, avec son équipe, conçu et mis en place un réseau appliquant intégralement le principe du datagramme, bloc de données contenant toutes les informations nécessaires à son acheminement et qui a ouvert la voie à la commutation par paquets.

Cette technologie de commutation de paquets a été adoptée plus tard dans l’Internet et les fonctions du protocole de transport définies par Louis Pouzin et son équipe ont été reprises dans le TCP/IP (Transfer Control Protocol / Internet Protocol).

Tout cela paraîtra sans doute un peu obscur aux profanes...

Mais je vous assure qu’il suffirait à ceux-là de passer une heure avec Louis Pouzin pour que ces sigles, ces acronymes, ces datagrammes leur deviennent aussi familiers qu’à moi.

Car ce qu’il y a de remarquable chez Louis Pouzin, c’est sa façon de vous expliquer très simplement des notions extrêmement complexes, ce qui fait de lui un authentique pédagogue – un talent qu’il a amplement exploité ces dernières années, parcourant le monde pour donner des conférences.

 

 

C’est aussi l’entrain pétillant avec lequel il vous raconte des épisodes méconnus de l’histoire d’Internet – affrontements entre opérateurs de télécoms, frictions entre structures, discussions quasi philosophiques sur les principes d’Internet – en un mot les dessous d’une aventure dont nous ne connaissons finalement que des fragments.

Pour vous donner un exemple de ce sens inné de la formule, voici à quoi Louis Pouzin compare le datagramme. Il vous explique que le datagramme, c’est comme une voiture allant de Rennes à Limoges en suivant l’itinéraire de son choix, alors que les paquets sur un circuit virtuel sont plut™t comme les wagons du train Rennes-Limoges.

Et là, tout s’éclaire ! Surtout quand on sait que c’est à la vitesse de la lumière que vont ces paquets, donc peu importe leur itinéraire...

Ce risque de perdre un paquet, qui aurait pris un chemin de traverse, vous l’avez même jugulé en faisant repartir le même train de données, à la vitesse de la lumière...

Se défaire du principe de circuit virtuel, inventer pour les données un principe d’acheminement différent de celui de la voix, c’était vraiment une innovation de rupture !

 

Je vois dans cette cérémonie qui nous réunit ce soir, outre la reconnaissance naturelle que la France doit à ses chercheurs et ingénieurs d’exception, un double symbole.

D’abord le symbole d’une recherche telle que je l’appelle de mes voeux : mobile, réactive, originale, sobre et efficace.

Ensuite, le symbole d’une France en mouvement, d’une France en avance.

Contrairement à ce qu’on peut lire ici et là, je ne crois pas qu’il doive y avoir d’amertume ou de regrets à la pensée que Louis Pouzin n’ait pas été, avec Vinton Cerf, le père de l’Internet. En fait, il en a peut-être été le grand-père... Mais c’est une longue histoire, qu’il saura sans doute vous conter dans un instant.

 

Mon sentiment en vous accueillant aujourd’hui, Louis Pouzin, dans les murs de l’ancienne Ecole Polytechnique que vous avez fréquentée, oui, il y a cinquante ans, dans la période fertile d’après la Libération, c’est que vous êtes ici chez vous. Belle image d’une boucle qui se referme sur elle-même, ou plut™t d’une spirale ascendante.

Vladimir Nabokov avait coutume de dire : "ma vie est comparable à une spirale dans une boule de verre coloré". Par quoi il décrivait la cohérence rétrospective qu’il voyait dans son parcours d’écrivain, ni tout à fait russe, ni tout à fait américain et, en un sens, authentiquement européen.

Pour le premier arc de cette spirale, je vois vos années de formation, qui vous conduisent de l’Ecole Polytechnique jusqu’au non moins prestigieux MIT (Massasuchets Institute of Technology), en passant par la CIT, ancêtre d’Alcatel, et Bull.

C’était peu courant à l’époque, c’était déjà le signe d’une force de caractère, pour un étudiant issu d’une de nos meilleures écoles, de compléter sa formation au MIT ; on les comptait à l’époque sur les doigts de la main.

A présent, c’est une vingtaine d’ingénieurs par an, notamment depuis la réforme des études à l’Ecole Polytechnique – autant dire un paquet – issus de l’X qui vont poursuivre leur formation scientifique dans les universités américaines. Merci, Louis Pouzin, là aussi, de nous avoir montré la voie.

Une formation académique d’excellence et, moins courante mais tout aussi précieuse, une formation appliquée, expérimentale, sur le terrain américain, en" bricolant" des ordinateurs, en apprenant la programmation – tâche indigne pour la plupart des ingénieurs français à l’époque...

 

 

Le deuxième arc, plus long, vous voit successivement chez SACS-SEMA (Société d’Etudes et de Mathématiques Appliquées), puis SIMCA et CHRYSLER-France.

La SEMA, Société d’Etudes et de mathématiques appliquées : finalement ce n’est pas étonnant de vous y trouver, quand on connaît la belle aventure de cette société, qui mériterait, elle aussi, qu’on écrive son histoire. Cette start-up issue de l’X pourrait-on dire, en tout cas de l’école française de la statistique et de la prévision, et qui, quarante ans plus tard, est absorbée par le groupe américain Schlumberger, lui-même fondé par deux ingénieurs français dont un avait fréquenté ces murs avant vous, je veux parler, bien sûr, du grand scientifique et chef d’entreprise Conrad Schlumberger, X 1898.

On vous voit ensuite appliquer chez Simca-Chrysler les principes théoriques appris à la SEMA, SIMCA où vous vous décrivez comme un "chasseur de coûts", un "cost-killer". Où l’on découvre un autre de vos principes : l’efficacité.

On vous voit aussi à Météo-France, la météorologie étant une des applications les plus consommatrices de calcul scientifique. Vous rappelez avec humour qu’à l’époque, il fallait lancer trois jours de calcul pour prévoir le temps du lendemain ...

 

Embauché par la Délégation à l’Informatique, rattaché à l’IRIA, Institut de Recherche d’Informatique et d’Automatique, précurseur de l’INRIA, vous êtes désigné pour concevoir et mettre en place le projet Cyclades visant à former un réseau d’une vingtaine d’ordinateurs hétérogènes, situés dans divers universités et centres de recherche.

On est en 1972. Aux Etats-Unis, un réseau s’est déjà mis en place, Arpanet, fruit de l’ARPA, Advanced Research Project Agency, qui deviendra plus tard la DARPA. Cyclades sera la réplique française à ce projet. Et c’est vous qui êtes à sa tête.

Quelques années plus tard...

 

Début 1978, 21 ordinateurs sont reliés en réseau. Des liaisons existent vers l’Angleterre, vers un réseau européen comparable, et même – inutile de dire que cela m’a frappée – vers le centre de recherche de l’Agence Spatiale Européenne à Rome ! Ce qui pourrait me faire dire, en reprenant l’adage bien connu : tous les réseaux mènent à Rome !

A cette date, on peut, sans fanfaronner – je vous cite – dire qu’en matière de réseaux, la recherche et l’industrie française occupent la deuxième place derrière les Etats-Unis  ! Rendez-vous compte !

Je vous laisse le soin de revenir plus en détail sur cette aventure de Cyclades.

Je souligne simplement un point, pas si anecdotique que cela : comme vous l’écrivez,  le développement de Cyclades a été mené dans les délais et les budgets annoncés au début du projet.

Je salue cette expression d’une authentique culture de projets alliée à un solide sens des responsabilités.

Troisième arc de la spirale, l’après Cyclades, où l’on vous retrouve responsables des projets pilotes à l’INRIA puis au CNET (Centre National d’Etudes des Télécommunications) avant que Sophia-Antipolis ne vous appelle. Vous rejoignez, comme doyen des technologies de l’information, l’Institut THESEUS, filiale de France Telecom, qui offre un programme de MBA conçu pour former les managers aux TIC.

CYCLADES, SPARTACUS, THESEUS, autant de noms empruntés à la Grèce, véritable fil d’Ariane d’une carrière vouée à l’informatique : bel exemple de chevauchement entre les disciplines et d’ouverture aux cultures...

Participer à la formation de nos jeunes, transmettre le savoir et la science que vous avez accumulés et mis en pratique, noble tâche pour un scientifique, un technologue, pour quelqu’un qui incarne, aujourd’hui encore, l’esprit d’aventure.

 

 

Cher Louis Pouzin,

 

Voilà votre carrière retracée à grands traits. Et pourtant j’ai l’impression de n’avoir encore rien dit. Ni de votre implication dans les structures et organisations internationales qui forment la gouvernance d’Internet ; ni de votre participation active à la task-force d’Ipv6, le protocole Internet nouvelle génération, ou de votre engagement dans la préparation du prochain Sommet Mondial de la Société de l’Information ; ni encore de votre jardin secret, si secret qu’il le restera encore un peu.

 

Vous m’avez fait l’amitié de lever un peu le voile sur certaines de vos passions : celle des voyages, qui vous pousse chaque fois vers des destinations rares, vous qui dites préférer les endroits où peu de gens sont allés – à l’image de votre parcours professionnel, de la recherche à l’enseignement en passant par l’administration et l’industrie, parcours décidément hors des sentiers battus.

 

 

J’ai découvert aussi votre goût pour le dessin, et ce coup de crayon malicieux... Je pense, par exemple, au dessin qui illustre la spirale des standards d’Internet (V24, X25, X29,et Cetera..., X50 auriez-vous pu croquer aussi) qui vous permet de détendre l’atmosphère lors de vos conférences.

Surtout, vous m’avez fait part de vos espoirs. Et ce sont ces espoirs, ces perspectives d’avenir que j’aimerais évoquer pour finir, parce que je crois qu’elles pourront donner des idées aux jeunes qui hésitent à embrasser des carrières scientifiques et techniques et, plus simplement, parce qu’elles peuvent faire rêver.

Ce sont les perspectives ouvertes par un champ, celui d’Internet et de ses différentes applications, qui se renouvelle perpétuellement. Il suffit de penser au protocole IPV 6, aux promesses de la transmission vidéo, aux défis de la sécurité des données personnelles, aux enjeux du droit sur Internet, au potentiel des grilles de calcul.

Voilà un champ d’avenir, aussi bien pour nos enfants, que pour nos chercheurs et créateurs d’entreprise, mais également pour notre société, pour chacun d’entre nous qui utilisons Internet comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir.

Renouveler Internet sur le plan de la technique, accompagner les évolutions technologiques en les inscrivant au coeur de notre société, voilà une belle aventure !

Cher Louis Pouzin,

Ce qu’il y a de bien dans une spirale, c’est qu’elle peut être sans fin. Autrement dit, il n’y a pas de raison de clore cette histoire.

Un prochain chapitre pourrait en être celui du multilinguisme sur Internet, véritable cheval de Troie permettant de renouveler l’ensemble du système – et c’est de nouveau un vrai projet que vous portez, avec ses composantes techniques, internationales et de société.

Défi économique, enjeu de sécurité et d’indépendance : de belles pages restent à écrire...

Mais quittons Internet pour un autre protocole. Celui qui veut que je puisse vous féliciter et vous dire :

"Au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous fais Chevalier de la Légion d’honneur".

 

(lire la réponse de Louis Pouzin)