MEMOIRES DU DOCTEUR ALEXANDRE OKINCZYC DEPORTATION ET EVASION TOME II ---------------------------------------- Les nôtres dans le gouvernement de TOMSK ---------------------------------------- J'ai déjà dit plus haut que les nôtres étaient envoyés dans le gouvernement de TOMSK soit pour résider dans les villes, soit comme déportés dans les villages pour y être sous la surveillance des communes rurales. L'Etat n'allouait aucun secours ni aux uns ni aux autres. KIENOWICZ seul leur donnait quelques roubles par mois, procédé qui déplaisait fort à tous les autres gouverneurs sibériens. On fit même de nombreux rapports contre lui à St PETERSBOURG confirmés par DIATRAMEL, gouverneur militaire, homme sans caractère. Lorsqu'on le persuadait que KIENOWICZ agissait très mal, il le croyait entièrement. KIENOWICZ fut donc appelé à St PETERSBOURG afin de s'expliquer sur la façon dont il dilapidait les fonds de l'Etat. Il semblait que l'affaire fût de peu d'importance. KIENOWICZ sut si bien s'expliquer que non seulement il lui fut permis de continuer à secourir les déportés, mais il fut décoré et obtint une gratification. Revenu chez lui, il se moqua de tout le monde et, en outre, on donna l'ordre aux autres gouverneurs de faire comme lui et de distribuer des secours. Mais les choses restèrent comme jadis dans les autres gouvernements et les sommes destinées aux nôtres ne servirent qu'à augmenter la propre solde des gouverneurs. KIENOWICZ avait dit à St PETERSBOURG qu'il ne donnait de secours <141> qu'à ceux des nôtres qui, réduits à la dernière extrémité, acculés par la faim, se fussent révoltés. Chacun de nous, alors, aurait eu à choisir, ou se laisser mourir de faim ou se mettre à voler ou à tuer. "Si on de lui donnait pas satisfaction" avait dit KIENOWICZ, il ne répondait pas des conséquences. Ceux des nôtres qui devaient habiter la ville avaient encore la chance de pouvoir trouver à gagner leur vie, soit dans un métier, soit dans tout autre travail. Il était défendu de nous donner des plans du gouvernement. Ceux qui habitaient les villages étaient vraiment bien à plaindre, et ils étaient le plus grand nombre. A TOMSK nous étions à peu près 150. Les paysans de cette région pouvaient cultiver des terres autant qu'ils le voulaient et la population étant très restreinte, ils ne cherchaient pas à prendre des ouvriers et à augmenter ainsi leurs revenus. Tout ce qu'ils ont, ces paysans le boivent au cabaret, ne faisant aucun cas de l'argent. L'ivrognerie en Sibérie est très répandue. Il y en a qui boivent jusqu'à leurs vêtements et n'ont plus de quoi se couvrir pour rentrer chez eux. La misère qui résulte d'une pareille existence ne les corrige pas. Le Sibérien préfère alors voler ou tuer plutôt que de changer de vie. De pareils exemples sont fréquents. L'un des nôtres, déporté à la campagne, fut ainsi assassiné par son propriétaire, dans son village, durant notre séjour à TOMSK. Il avait encore, du temps de l'insurrection, une plaie à la jambe. Un jour, en la pansant en présence de son propriétaire, il lui découvrit involontairement un petit sac caché sous son genou ; une autre fois pour lui payer son loyer, il sortit de là son petit avoir. Il ne possédait, en tout, qu'une dizaine de roubles. Cette imprudence le perdit. Il demeurait dans cette maison avec un camarade. Un jour que son collègue était absent, le propriétaire rentra ivre et chercha à plusieurs reprises un sujet de discussion. Mon camarade voyant qu'il avait devant lui un homme ivre lui céda en tout. A la fin, lorsqu'il voulut s'éloigner, il fut frappé fortement à la tête. Le sang jaillit. Il tomba, se releva encore, eut la force de sortir dans la rue et d'arriver au bureau des paysans où il tomba évanoui. Pendant ce temps, son collègue ne se doutant de rien rentra chez lui et apercevant du sang demanda au propriétaire ce que cela signifiait. Ce dernier se mit à lui raconter des histoires. Alors, se doutant qu'un drame avait dû se passer, il partit à la recherche de son camarade et le <142> trouva agonisant. Il eut encore la force de lui raconter ce qui s'était passé et expira. Son corps ainsi que l'assassin furent amenés à TOMSK. L'assassin avoua qu'il avait tué pour voler. Malgré cela, comme nous l'apprîmes plus tard, on le fit sortir de prison au bout de trois jours. Telle est la vie des nôtres en Sibérie. Et pourtant les condamnés à la déportation dans les villes et villages sont considérés par les tribunaux russes comme condamnés à des peines légères. Que de victimes tomberont encore, hélas ! Quelle horrible situation. Les nôtres cherchent par tous les moyens à gagner leur vie, mais rien n'est sûr et rarement ils réussissent. Par exemple, l'un d'eux connaissant l'art vétérinaire par les cours qu'il avait suivis à MORYMONT se mit à soigner les habitants et cela lui réussit. Beaucoup auraient pu gagner leur vie en apprenant à lire et à écrire, mais en Sibérie peu de paysans tiennent à faire instruire leurs enfants. Je n'en connus qu'un seul exemple. C'était un camarade élève de 7ème classe au lycée de BIATOSTOK qui, condamné à habiter un village, y arriva avec quelques roubles seulement. Se trouvant dans une situation très précaire lorsque cet argent fut épuisé, il ne sut que devenir. Il avait bien encore une bague en or, souvenir de chez lui, à laquelle il tenait beaucoup et dont il avait peine à se séparer. Du reste ce secours ne lui aurait procuré que bien peu. Il fallait, coûte que coûte, trouver en toute hâte une solution. Ce n'était pas chose aisée. La ville était loin et pour s'y rendre, ne fusse qu'un jour, il lui eût fallu une autorisation écrite du chef de la commune et que de difficultés pour l'obtenir ! Enchaîné dans ce village il lui fallait ici même trouver à gagner sa vie. Il eut cependant de la chance. On dit quelquefois que la misère et le besoin conduisent à la démoralisation et à la lâcheté. Cela peut-il s'appliquer à nous autres en Sibérie ? J'en doute. Un propriétaire travailleur et sobre aurait pu se faire ici, sinon une fortune, tout au moins une belle aisance. J'en ai connu quelques uns et c'est un de ceux-là que mon collègue eut la chance de rencontrer. Il demeurait chez cet homme depuis son arrivée au village, il mangeait chez lui, causant beaucoup avec lui et consacrant son temps à la lecture de livres qu'il avait apportés avec lui. En le voyant lire ainsi ses propriétaires en conclurent qu'il devait être savant et noble. Ils se figurèrent bientôt qu'ils <143> logeaient chez eux un comte ou un prince ; peut-être la bague en or qu'il portait au doigt en était-elle la cause, car elle leur semblait de grande valeur. Ils le croyaient riche car il les payait régulièrement. Ils lui demandaient parfois s'il était fortuné et comme il s'en défendait ils prenaient cela pour de la modestie de sa part. Ils l'engageaient à s'acheter une maison, des chevaux, etc ... Ils ne se doutaient pas que ses derniers roubles allaient être épuisés. Ils étaient si persuadés de sa haute naissance et de sa fortune qu'ils n'osaient même pas lui demander d'instruire leurs enfants comme ils se l'étaient proposé. Un jour cependant, ils tentèrent de le lui demander et c'est ce que mon collègue attendait avec tant d'impatience. Ceci le sauva de la misère, car ses propriétaires lui donnèrent aussitôt le logis et la table en paiement des leçons qu'il donnait à leurs enfants. Il prit sa tâche à coeur, s'occupa beaucoup des enfants et tout marchait si bien que le frère du propriétaire, encouragé par ce qu'il voyait, lui envoya ses enfants, ce qui augmenta son revenu. Par l'entremise de ses bienfaiteurs, il espérait obtenir une place au bureau des paysans où, pour un peu de travail, il aurait eu un bon traitement et des dons en nature offerts par les paysans. Ses propriétaires étaient de braves gens. Ils donnèrent une preuve de leur bonté durant la maladie dont mon camarade fut bientôt atteint. Des soins, tels qu'ils lui furent donnés, ne réussissaient pas, il est vrai à tout le monde, mais il ne faut y voir que l'intention et leur sympathie en la circonstance. Je m'éternise un peu trop sur ce récit, mais je pense que cette description prouvera comment certains des nôtres parvenaient à se créer une situation à la campagne, mais c'était, hélas, le petit nombre ! La maladie dont fut atteint mon camarade sévit assez fréquemment à TOMSK, paraît-il. Quant à moi, je n'ai jamais pu en constater un seul cas durant mon séjour à l'hôpital. En voici les symptômes : le corps se couvrait de taches rouges qui devenaient des pustules de grosseurs différentes semblables à celles que produit l'application d'un vésicatoire. Le malade avait une forte fièvre et se plaignait de douleurs aux endroits atteints. Puis les pustules se mettaient à suppurer et séchaient au bout de quelques semaines. Le malade guérissait, mais les taches rouges restaient longtemps visibles sur le corps puis finissaient par disparaître. Il y en a qui meurent de cette maladie tant à cause de <144> la fièvre qu'en raison du nombre considérable de pustules. Lorsque mon camarade tomba malade, ses propriétaires eurent d'abord grand peur le croyant perdu, puis ayant y déjà vu dans leur vie de semblables cas, ils lui proposèrent de le soigner à leur façon. Le médecin étant très loin, il consentit à accepter leurs soins. Ici, dans beaucoup de maladies semblables, c'est-à-dire externes, le remède consistait à appliquer des compresses d'urine (sui generis) ce qui était plus nuisible que profitable. A une certaine quantité de crème, on ajoutait du "cupri sulfuria" et de l'ammoniaque. On mêlait tout cela ensemble et c'était le remède universel. Lorsqu'on appliquait au malade un tel remède, la plaie s'ouvrait et le malade souffrait affreusement. Il faut dire que cette application se faisait dans une baignoire sibérienne comme celle que j'ai décrite plus haut. Notre camarade s'évanouit, les propriétaire s'effrayèrent ; ils le rapportèrent dans la chaumière, le couchèrent dans le meilleur lit qu'ils possédaient et firent tout leur possible pour le faire revenir à lui. Ils lui versèrent dans la bouche de l'eau, puis de l'eau-de-vie et, enfin, à leur grande joie, le malade rouvrit les yeux. La propriétaire qui avait une part active aux soins qui venaient d'être donnés pleurait à chaudes larmes lorsque le malade revint à lui. Elle se mit à lui demander pardon de ce qu'ils avaient été la cause involontaire de son évanouissement et lui promit de faire l'impossible pour le dédommager. Et, en effet, par la suite ils prouvèrent par leur conduite envers mon camarade qu'ils ne ressemblaient pas à tous les autres Sibériens. Lorsque mon camarade put se lever et retourner à son ancienne chambre, ils ne voulurent y consentir et dut rester dans la plus belle pièce. A quelque temps de là il dut aller à TOMSK. Le propriétaire inventa une histoire disant qu'il lui fallait aussi aller à TOMSK pour vendre son miel et l'emmena gratuitement avec lui. Au moment du départ, ils l'entourèrent de plusieurs fourrures, car on était en hiver et ils craignaient qu'il ne prît froid. Et cet homme fut si plein de délicatesse pour lui qu'il choisit une route où tous les quelques verstes il s'arrêtait dans un village, chez des parents ou amis où on les recevait à bras ouverts et où ils pouvaient se réchauffer. Je fis la connaissance de ce jeune homme justement durant ce court séjour qu'il fit alors à TOMSK. <145> La plupart de ceux qui étaient déportés dans les villages vivaient misérablement de ce qu'ils avaient pu apporter de chez eux. Les cordonniers, les maréchaux-ferrants trouvaient par ci et par là du travail. J'ai connu les trois STAWINSKI, le père et ses deux fils, qui gagnaient leur vie en empoisonnant les renards et les loups. Les nôtres n'avaient pas le droit de posséder un fusil. Pour ceux qui, comme nous, luttaient depuis longtemps avec la misère, toutes ces épreuves quoique bien dures ne nous enlevaient ni l'espoir ni les forces nécessaires aux combats de la vie. Mais les jeunes souffraient davantage, ceux dont la vie s'était écoulée sur des fleurs, qui n'avaient jamais connu une détresse si grande. Il ne restait à ceux-là que le désespoir et certains devinrent fous. Beaucoup de ceux qui habitaient les villages arrivaient au bout d'un certain temps, en raison de leur bonne conduite, à obtenir l'autorisation d'habiter les villes pour quelque temps, et même de s'y fixer définitivement. Je voudrais parler à présent de ceux des nôtres condamnés à habiter des villes. Leur sort était de beaucoup meilleur ; ils arrivaient à pouvoir plus facilement gagner leur vie. S'ils avaient pu obtenir des places du gouvernement, beaucoup auraient pu trouver un gagne-pain en rapport avec leurs aptitudes. Au début beaucoup de chefs étaient heureux de nous prendre avec eux, mais un jour un ordre formel vint le leur défendre. On nous défendait même de travailler à titre privé. Quiconque connaît les employés subalternes en Russie et peut ensuite les comparer à ceux de Sibérie s'étonnerait de leur conduite, mais serait obligé d'avouer que ceux-ci sont des employés modèle à côté de ceux de la Sibérie. Il est bien difficile, parfois, de reconnaître dans un individu ivre, en loques, souvent sans chemise et sans botte, un employé chargé d'un travail de bureau et l'on se demande comment une administration peut l'admettre. Et cependant on ne peut en trouver d'autres ; tous sont de la même catégorie. Rien donc d'étonnant que les nôtres fussent recherchés pour remplacer ces tristes individus. En Sibérie les habitants ont une telle opinion de cette classe d'individus que, probablement après maints essais à leur détriment, il a été promulgué une loi interdisant de prendre dans les mines d'or deux classes de gens : les Tziganes et les anciens employés. Je ne m'en étonne nullement. A TOMSK il y avait de nombreuses familles venues ici comme <146> condamnées à la déportation et celles-là étaient bien à plaindre. Arriver à pouvoir nourrir une nombreuse famille en ne possédant aucune fortune ni aucun secours de l'Etat est une chose bien pénible. Heureusement encore, lorsqu'un membre de la famille pouvait trouver du travail. Quelques unes de ces familles louaient de grands logements et se casant tous dans une pièce ou deux sous-louaient le reste à ceux des nôtres, les nourrissaient et cela les aidait à vivre. Souvent certains d'entre eux gagnaient leur vie en donnant des leçons de langues, surtout le français. Certains avaient des traitements bizarres. Un des nôtres, par exemple gagnait chez un commerçant 15 roubles par mois, de plus la table, le logement, un cheval lorsqu'il en avait besoin et, en retour, il devait donner au fils de la maison des leçons de français et de savoir-vivre, c'est-à-dire lui apprendre à se tenir dans un salon, à saluer, à s'asseoir, etc... Madame OSTROMECKA avait trouvé une place de professeur de français et d'allemand dans une école de filles. L'un des nôtres, MICHATOWSKI, de WILNO, donnait des leçons de piano et c'est lui qui avait la plus belle situation car il arrivait à gagner quelques centaines de roubles par mois. KOMAR, de WILNO, était professeur de danse dans une école de filles, bien qu'il ne sût presque pas danser. On le flattait cependant le jugeant excellent professeur, trouvant probablement que cette profession lui allait très bien. C'était un jeune homme de vingt ans, blond avec de longs cheveux et qui, pour donner de l'attrait à sa personne et surtout à ses pieds qui devaient jouer un si grand rôle, portait un pantalon de drap jaune avec un liséré noir et de jolies bottines à hauts talons. Il avait même pris une tournure spéciale et lorsqu'il marchait, on eut dit qu'il allait se mettre à danser. Nous nous moquions de lui, nous lui disions que s'il continuait à marcher si en dehors il se donnerait une entorse et perdrait sa place. SZYSZKOWSKI, du Royaume, technicien de profession, installa chez lui un atelier : il était horloger, mécanicien, chimiste, tout ce que l'on voulait. Il proposa à un riche marchand de lui installer chez lui des sonneries électriques pour appeler les domestiques. Lorsque d'autres marchands virent cela il fut assailli de commandes. Ses affaires marchaient pas mal et il espérait faire mieux dans l'avenir. J'ai connu aussi les deux frères PININSKI, de tout jeunes gens très intelligents. L'un d'eux <147> ne savait ni dessiner ni sculpter ce qui n'empêche pas qu'à TOMSK il fit un jour avec de la mie de pain le portrait d'un Juif, éternel errant, qui était si bien réussi que les connaisseurs n'y trouvèrent aucun défaut anatomique sans parler de l'expression qu'il avait admirablement saisie. Le gouverneur de TOMSK lui acheta cette figurine pour 15 roubles. Un jour nous eûmes besoin, à l'hôpital, d'un appareil pour faire des pointes de feu. C'était un morceau de fer de forme spéciale qu'on flambait au rouge pour l'opération. Les PININSKI arrivèrent à en fabriquer bien qu'ils n'aient jamais fait de choses semblables et ces instruments étaient admirablement exécutés; Ce sont eux encore qui, en route, nous cousaient nos vêtements, nos chaussures et nos casquettes. Leur travail était si soigné que leur renommée leur valut de nombreux clients et ils gagnaient ainsi tout le long de la route. L'abbé DZIERZINSKI s'occupait à sculpter des os. En route il faisait cela pour se distraire, mais à la longue il se perfectionna et aima tant ce travail que ses travaux devinrent très élégants et eurent un gros succès. Celui-ci non plus n'avait rien appris de semblable et lui seul avait eu cette idée. Quelques personnes s'occupèrent à faire des fleurs en cire. Elles avaient beaucoup de peine à amalgamer les couleurs à la cire, mais le besoin est la mère de l'invention dit-on. Elles y arrivèrent et leurs bouquets de fleurs étaient très jolis et on les achetait volontiers. Elles mettaient ces bouquets dans des paniers ou des vases faits de différentes choses mais surtout en pain coloré ou au riz mêlé à de la laque dissoute dans de l'alcool, ce qui donnait l'illusion du corail. Parmi ces fabricants de fleurs se trouvait Sigismond MINEJKO mon camarade de voyage dont je reparlerai plus tard. Mais il n'avait pas que cette corde à son arc et bientôt il abandonna ce métier pour faire des casquettes et des oreillers en safran. Beaucoup fabriquaient de ces fleurs même en Pologne encore soit comme passe-temps soit comme souvenir pour leurs parents, et leurs amis avant de quitter leur patrie et ici en Sibérie c'était pour quelques sous. Certains de ces bouquets étaient très jolis mais souvent peu appréciés à leur juste valeur. J'avais avec moi deux médecins OVRESZKO dont j'ai déjà parlé et MATUSZEWICZ condamné à être déporté dans le gouvernement de PENZA et qui, par suite de démarches, obtint d'être transporté à TOMSK où était sa fiancée Mademoiselle <148> Barbara WITKIEWICZ qu'il épousa bientôt. Ces deux médecins, comme tous ceux qui étaient en Sibérie réussissaient dès leur arrivée car on ne leur défendait jamais de faire de la clientèle. Je dois dire à notre honneur que ceux des nôtres qui habitaient des villes n'oubliaient pas ceux qui étaient dans les hôpitaux et les prisons et qui, souvent, n'avaient pas un sou pour s'acheter un verre de thé. En faisant des souscriptions parmi les leurs seulement, ils arrivaient à pouvoir distribuer du sucre, du thé et les jours de fête des gâteaux et de la viande. Ils partageaient ce qu'ils avaient pour eux-mêmes. Nos dignes femmes s'occupaient surtout de cela. Parmi elles, Mademoiselle Elisabeth FABENSKA, les WITKIEWICZ et leur famille, les STUBRYSISKI, Madame KOWALEWSKA et sa fille, Mademoiselle BABIANSKA, etc... Grâce à elles Boleslas PONSET, de Livonie, obtint la permission de fonder en ville une maison ouvrière mais à la condition qu'elle portât le nom d'un commerçant de la ville. Le marchand TOLKACZOF accepta volontiers et donna mille roubles comme prêt pour les premiers besoins. Une fois la maison organisée PONSET parvint à y faire entrer des ouvriers condamnés à résider à la campagne. Il y avait également des maréchaux-ferrants, des tailleurs, des cordonniers. Les nôtres ne pouvaient accepter de place que dans la ville même. Au bout d'un an, si un ouvrier avait eu toujours une bonne conduite on lui permettait d'aller se placer ailleurs mais après avoir obtenu de l'autorité les papiers nécessaires : de mon temps je vis partir ainsi NOCOLAI, du gouvernement de KOVNO pour aller se placer dans une mine d'or. Nous trouvions facilement des livres polonais, à TOMSK : il y en avait qui provenaient des collections des prisonniers de 1831, d'autres étaient fournis par des personnes de la ville ou apportés par plusieurs d'entre nous. C'est ainsi que j'eus entre les mains une édition parisienne de MICKIEWICZ. J'avais des livres de médecine en quantité. Nous pouvions alors en Sibérie, parler librement le Polonais. Personne ne nous le défendait. Il nous arrivait de rencontrer en Sibérie des Russes parlant le Polonais. et chose plus extraordinaire encore, il y en avait parmi eux qui n'avaient jamais même jamais été en Russie et encore moins en Pologne. Ils parlaient correctement notre langue et connaissaient à fond notre littérature. Je connus par exemple à TOMSK Monsieur JEPIMOF qui parlait si couramment notre langue, <149> que je n'avais pas deviné qu'il fût russe. A mon grand étonnement j'appris plus tard qu'il n'avait jamais quitté la Sibérie. Avant de terminer mon récit au sujet du séjour des nôtres à TOMSK, je dois encore ajouter que nous n'avions pas le droit de nous rassembler et que nous étions très surveillés par la police. Un de nos camarades, déporté depuis longtemps, Monsieur Boncza RUTKOWSKI avait voulu fonder ici une lithographie. Mais on le lui défendit car nous nous réunissions souvent chez lui et il était suspect à l'autorité. Cette défense lui fut faite alors que tous ses appareils étaient déjà commandés et qu'il les attendait d'un jour à l'autre. Il perdit ainsi 3.000 roubles et il n'était pas riche. Voici un autre fait qui peut prouver, si cela était nécessaire, la bêtise et la lâcheté des Russes. Un des nôtres, condamné à habiter TOMSK, un propriétaire de Lithuanie dont je ne me rappelle plus le nom, y résidait depuis quelques mois ne fréquentant personne et s'adonnant à la littérature. Bientôt on l'avertit qu'il eût à se tenir sur ses gardes et qu'il ne conservât chez lui aucun livre défendu car sa conduite intriguait la police, d'autant plus qu'il possédait une bibliothèque bien fournie qu'il écrivait même. Chacun sait combien le Russe se méfie des gens instruits, puisque devant leurs tribunaux, ils condamnent à la déportation en Sibérie les nôtres pour le seul fait d'être instruit ou d'avoir fini l'Université. Et ils donnent comme prétexte qu'ils pourraient devenir dangereux. Notre camarade plaisantait de cette menace lorsqu'un jour la police fit une descente chez lui et l'emmena. Aussitôt il se souvint de ce qu'on lui avait dit, de l'avertissement qui lui avait été donné et craignit de voir s'effondrer en un instant tout son travail. Il ne put tirer aucun renseignement de ceux qui l'emmenaient. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'au bureau de police on lui posa d'abord cette question : - Quelle est votre fortune ? En avez-vous une ? - Oui, j'en ai une. - Nous venons de recevoir un papier vous concernant. - A quel sujet ? - Vous devez, comme fortuné, cent un roubles vingt kopecks sur votre bien que vous n'avez pas payés : on nous dit de les exiger de vous. - Mais mon Dieu, tout mon bien a été confisqué par l'Etat et avec quoi pourrai-je donc payer puisque je ne possède plus rien ? <150> - Comment faire lors, puisqu'on exige que vous les payez. Ne possédez-vous pas la somme ? - Mais, c'est insulter ma misère. Que voulez-vous de moi, Messieurs ? - Alors, il n'y a rien à faire qu'à répondre que vous n'avez pas la somme nécessaire, et maintenant rentrez chez vous. Ceci est si barbare ; on aurait peine à le croire si je ne l'avais vu moi-même. -------------------------------------------- Les derniers jours de mon séjour à l'hôpital -------------------------------------------- Lorsque je pus marcher un peu, enfin, je me mis à soigner les malades à l'hôpital pour aider le docteur POCOTUJEWSKI qui ne faisait que signer les ordonnances que je faisais. Je soignais non seulement les nôtres mais les autres malades. L'hôpital avait 150 malades. Il se composait d'un bâtiment principal et de deux pavillons occupés spécialement par les nôtres et d'un pavillon destiné aux fous et parmi lesquels se trouvaient trois des nôtres. Bientôt arriva à notre hôpital mon camarade de l'Université Calixte PAWTOWSKI, établi à VARSOVIE et qui avait été arrêté à MOSCOU dans l'affaire "TERRE ET VOLONTE" et qui était condamné aux travaux forcés. A nous deux nous nous occupions de tous les malades. Il avait apporté une grande collection de livres de médecine, dont je me servis durant tout mon séjour à l'hôpital. A quelque temps de là comme il était complètement guéri et pouvait sortir, il se fit une bonne clientèle en ville. Moi je continuai à m'occuper des malades en traitement à l'hôpital, et je donnais des consultations à ceux de la ville qui venaient me voir. Au cours de mon récit sur mon séjour à TOMSK j'ai souvent nommé les médecins polonais qui habitaient cette ville. Il y en avait cinq en comptant les deux déportés. De plus il y avait quatre ou cinq médecins russes. Les Polonais avaient la plus belle clientèle et la meilleure réputation. En parlant des médecins je ne comptais ni mon camarade PAWTOWSKI, ni moi, car nous n'étions que de passage. Voici la raison pour laquelle étant Polonais et fraîchement arrivés, ou, peut-être en raison de quelques cures réussies ou de quelques nouveaux remèdes appliqués avec succès, nous eûmes une bonne réputation et que la ville nous connût tous deux. Je parle de tout cela car cette réputation me fut par la suite une entrave et me causa des tracas dont je parlerai en son temps. Je veux dire aussi quelques <151> mots sur les maladies qui régnaient en Sibérie. Entre autres malades nous avions à l'hôpital une jeune paysanne, veuve, très jolie femme ce qui est plutôt rare parmi elles. Elle était en observation afin de vérifier si les attaques dont elle était atteinte étaient bien des crises d'épilepsie ou si elle les simulait. Ces crises la pressaient chaque nuit. La cause était la suivante : quelques jours après son mariage, eu temps de la moisson elle était étendue sous une meule auprès de son mari. Au matin elle aperçut son mari mort ; il avait eu la tête coupée et elle n'avait rien entendu. On l'arrêta aussitôt mais on s'aperçut qu'elle était atteinte de crises d'épilepsie. On reconnut son innocence disant que, dans de telles conditions, il n'était pas impossible qu'elle n'eût rien entendu de ce qui se passait autour d'elle, d'autant plus que, durant ces crises nocturnes, elle se roulait toujours sur le côté gauche et que par conséquent elle avait pu s'éloigner de son mari. Il fallait donc s'assurer que ces crises étaient véritables et non simulées. Nous eûmes bientôt la preuve certaine qu'elle était bien atteinte d'épilepsie. La malade devait rester six semaines à l'hôpital, terme fixé par la loi, aussi nous en profitâmes pour la soigner et nous réussîmes à merveille. Nous lui fîmes prendre du sulfate de quinine à haute dose ; ses crises s'espacèrent puis diminuèrent d'intensité et, finalement, disparurent. Les autres maladies qui régnaient en Sibérie étaient le scorbut, le typhus, le delirium tremens (maladie provenant de l'ivresse). L'hiver nous avions souvent des hommes avec les deux mains ou les deux pieds gelés et par conséquent gangrenés. Nous fîmes beaucoup d'amputations, mais une seule parmi les nôtres et peu importante. La raison en était que les Sibériens s'enivrant beaucoup étaient surpris dans leur sommeil par le froid. J'en vis ainsi plusieurs qui ne se réveillèrent plus, et je ne trouve rien de plus effrayant que ces faces blêmes et raidies comme un os et les yeux grands ouverts. Pas une fois nous ne parvînmes à en sauver un, c'était toujours des ivrognes endormis dehors et retrouvés dans la rue. Les agressions nocturnes et les assassinats étaient fréquents ; j'en ai eu des preuves certaines que j'ai vues de mes propres yeux. Un jour nous enlevâmes de l'épaule d'un homme attaqué en pleine rue plusieurs morceaux de verre provenant d'une bouteille. Chaque jour, nous avions à <152> soigner des blessures provenant de mêmes causes. une fois on fit l'autopsie d'une jeune fille tuée en plein jour. Le meurtrier ne fut pas découvert. Puis ce fut une femme tuée par son mari et un gendre empoisonné par son beau-père. Ces empoisonnements étaient fréquents et les auteurs n'étaient jamais punis. A part les malades que je soignais à l'hôpital, j'en eus d'autres par la suite que je soignais en ville. C'est ainsi qu'il m'arriva d'aller dans la maison d'un Boukharien pour soigner les yeux du maître de la maison. Je vais donc en dire quelques mots. Si je n'avais pas été médecin, je n'aurais jamais eu l'occasion de voir la femme de mon client, car les femmes, chez eux, sont toujours enfermées. Seul le médecin est autorisé à les voir. Quant aux traits du visage, ce Boukharien représentait le type de race asiatique avec une tête exceptionnellement grande et ronde avec des yeux à fleur de tête. Il pouvait avoir 40 ans. Il portait un grand manteau noir attaché par devant avec des brandebourgs et orné de petits boutons de cristal et serré à la taille par une ceinture. Sur sa tête rasée il portait une calotte dorée et aux pieds des souliers de safran. Sur sa poitrine en plus d'une montre pendait une riche breloque en or provenant d'Europe. Sa femme avait un type tout différent et semblait d'une autre race : grande, assez belle, ayant environ 25 ans. Ses cheveux étaient châtain, partagés sur le front et tombaient sur les épaules en deux grandes nattes et terminées par tout un chapelet de monnaie d'or et d'argent. A chaque mouvement de la tête ces monnaies résonnaient rappelant un peu le bruit d'un attelage cracovien. Elle portait aux bras des bracelets en or d'un genre oriental. Sa poitrine était comme recouverte d'un bouclier composé d'une énorme quantité de pièces d'or et d'argent. Au cou pendait également un collier de ce genre. Comme vêtement elle avait une longue tunique ou blouse d'une seule pièce et non serrée à la taille. Si ce n'était la couleur plutôt criarde de ce vêtement on l'eût dit plutôt joli et de bon goût. Ceci était une toilette extraordinaire car bientôt elle revint habillée tout différemment. Je causais avec son mari et nous étions assis sur un canapé, près d'une table, lorsqu'un bruit de pas sur le tapis attira mon attention. Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque j'aperçus la maîtresse du logis avec ma propre casquette sur la tête. En effet, elle lui ressemblait à s'y méprendre, en astrakan noir <153> un peu haute comme en portent nos paysannes. En plus de cette casquette posée gracieusement de côté, elle avait une seconde tunique de couleur sombre, n'arrivant qu'aux genoux et ne s'attachant pas par devant. Ce costume lui allait bien. Ses dents étaient peintes en noir, elles étaient du reste très gâtées et elle me consulta même à ce sujet. Cette maison riche et qui possédait beaucoup de bibelots européens me rappelait cependant l'Orient avec ses parquets recouverts de tapis de grande valeur. Je restai chez eux plusieurs heures, je pris le thé servi avec le samovar et accompagné de beaucoup d'accessoires comme chez nous, par exemple citron, crème et différentes choses. Nous parlions russe naturellement. Eux le parlaient très mal avec un accent affreux. Nous ne trouvions pas facilement de sujet de conversation. La présence de la maîtresse de maison occupée auprès du samovar était notre seule distraction. Tout à coup, elle se leva, traversa la pièce en courant et s'arrêta à la porte. Je crus qu'elle s'était brûlée et je lui demandai ce qu'il y avait. Son mari m'expliqua, alors, que quelqu'un venait d'entrer pour le voir et qu'elle craignait que ce dernier, ignorant qu'elle fût dans la pièce, n'entra et l'aperçût. Puis le mari sortit et prévint le visiteur qu'il eût à attendre un moment. Tandis qu'il se retournait d'un autre côté la jeune femme se faufila sans être vue de lui et je ne la revis plus. Le visiteur était aussi un Boukharien, je partis alors car je m'ennuyais fortement avec deux semblables types. Pauvres femmes, pour leur bonheur elles ne connaissent pas l'émancipation et croient que cette réclusion est un ordre divin et non la jalousie humaine qui les réduit à un tel esclavage. Bien qu'en apparence elle sembla se plier à un tel sort, je remarquai cependant que cette femme avait été bien contente de ma visite et que c'était un événement bien rare dans sa vie. Preuve que l'homme est créé pour vivre en société. En hiver, il arriva à notre hôpital un de mes parents éloignés Auguste KUSZELEWSKI (de Volhynie), un étudiant. Etant à TOBOLSK il avait rencontré son cousin germain Georges KUSZELEWSKI ingénieur des mines qui, depuis 18 ans vivait en Sibérie, travaillant pour un particulier. Il avait fait en Sibérie certaines découvertes et certains travaux qu'il avait publiés. Auguste avait un de ses ouvrages avec lui ; je le lus et comme il me parut bien intéressant, je vais tâcher d'en donner quelques extraits. Son récit <154> se rapporte à la partie nord-ouest de la Sibérie, celle qui s'étend depuis le gouvernement de IENISSEI jusqu'aux Monts OURAL et que je ne connais pas. Dans la partie Nord du gouvernement de IENISSEI se trouve la ville de TRUSCHANSK située au bord du fleuve IENISSEI dans les environs duquel se trouvent les mines de graphite. Elles appartiennent au marchand SIDOROF chez lequel KUSZELEWSKI travaillait comme ingénieur ; ces mines n'avaient pas grand succès en raison des difficultés de communications. Il fallait transporter ce graphite de TURSCHANSK à KRASNOJARK, puis à TOMSK, TOBOLSK jusqu'à TIUMEN par eau et ensuite par voie de terre à travers les monts OURAL jusqu'à PERM. De là de nouveau par voie d'eau et de terre jusqu'aux différents ports de la Russie du Nord. Ensuite on le chargeait sur des navires anglais. Il est facile de comprendre quels frais ces transports si compliqués occasionnaient. Ayant pris ceci en considération KUSZELEWSKI entreprit un voyage dans le nord de la Sibérie, dans le but d'arriver directement par voie de terre aux monts OURAL et de là au fleuve PUTCHONA dans le gouvernement d'ARCHANGELSK. SIDOROF et les amis de ce dernier lui firent mille objections, ne voyant pas la chose possible. Mais KUSZELEWSKI grâce à l'influence qu'il exerçait sur son patron et à ses propres frais, arriva à ses fins. Une boussole à la main et accompagné de quelques Ostiaks, il partit avec des rennes. Le voyage dura plusieurs mois car il dut se frayer un chemin avec la hache et, de temps en temps, se construire une hutte dans laquelle il laissait de la nourriture pour le chemin de retour. Ces contrées étaient si désertes qu'en outre de la neige et des forêts, il ne vit pas un être humain et pas une trace d'animal sauvage. Il finit par atteindre son but à la grande joie de ses compagnons de route qui attribuaient l'heureux résultat à la protection de St Nicolas dont la statue avait été placée sur le traîneau en tête du cortège, traînée par deux beaux rennes. Cela avait été une des conditions auxquelles il avait fallu se plier, sans quoi les Ostiaks auraient refusé de marcher car ils partaient, certains de ne pas réussir. Les Ostiaks sont pour la plupart, orthodoxes. Le voyage eut pour effet de donner à KUSZELEWSKI toute la confiance de SIDOROF et lui permit de faire d'autres projets. L'année suivante il proposa à SIDOROF de faire un deuxième voyage. Cette fois, il voulait suivre la voie par eau et non par voie de terre. <155> SIDOROF accepta la proposition. KUSZELEWSKI partit de TURCHANSK en suivant le fleuve IENISSEI jusqu'à son embouchure. De là il atteignit la rivière TAZ en prenant la voie de terre et en suivant les marécages de ce fleuve. Il arriva ainsi au fleuve OB. Il s'embarqua sur l'OB et arriva à OBDORSK ville la plus septentrionale du gouvernement de TOBOLSK. Ne s'y arrêtant pas il remonta la rivière WOJKAR (affluent de l'OB) qui prend sa source aux monts OURAL. Là, à travers les montagnes, il découvrit une vallée accessible d'une longueur de 60 verstes qu'il parcourut avec ses rennes. Il arriva ainsi à la rivière PETCHORA et en la descendant, parvint à la mer de glace. Ce voyage ne pouvait se faire que pendant la saison chaude, par conséquent durant un temps près court, mais il parut commode et suffisant comme durée pour transporter la quantité de graphite extraite durant toute l'année. Le transport par cette voie devenait dix fois moins coûteux et plus court pour SIDOROF. La quantité de poisson qui existait dans les marécages que KUSZELEWSKI traversait était telle que s'il avait pu le prévoir, il aurait pu emporter des tonneaux et du sel pour conserver ce poisson et ainsi le coût du voyage aurait été moindre. Aujourd'hui les bateaux qui transportent le graphite et qui reviendraient à vide en profitent pour ramener une quantité énorme de poissons. KUSZELEWSKI, en traversant les monts OURAL découvrit d'importantes mines d'or et des endroits renfermant des pierres précieuses. Puis une espèce de kaolin qui pouvait servir à fabriquer une porcelaine semblable à celle de Chine ou du Japon. A l'occasion de sa découverte d'une mine d'or, KUSZELEWSKI fut appelé à St PETERSBOURG afin de s'entendre avec le gouvernement. Il s'engageait à donner à l'Etat 60 pouds d'or par an, mais ils ne purent s'arranger pour le prix. L'Etat avait trop peu et KUSZELEWSKI exigeait trop. Je ne sais comment se termina l'affaire car bientôt KUSZELEWSKI tomba sérieusement malade du typhus à TOBOLSK. Une chose digne de remarque est qu'il découvrit toute la Sibérie septentrionale, au bord des fleuves des races inconnues jusqu'alors et qui, ne vivant qu'entre eux, étaient loin de se douter qu'ils auraient depuis longtemps été dépouillés par les Russes. Il ne put cacher cette découverte et se vit obligé d'en parler au gouvernement. A TOBOLSK il fit la connaissance de mon oncle et comme il était proche parent de ma tante <156> il fut ravi de l'avoir retrouvé et me promit de faire tout son possible pour la faire venir auprès de mon oncle et d'aider ainsi le pauvre vieux. Par l'entremise de KUSZELEWSKI, SIDOROF demanda au gouvernement de permette aux Polonais condamnés aux travaux forcés de venir travailler dans les mines de graphite prétextant que c'était toujours un travail de mines. Mais en réalité, ce travail était bien moins pénible et SIDOROF était sûr de parvenir à obtenir ce qu'il demandait. Malgré un séjour si long en Sibérie KUSZELEWSKI n'avait oublié ni son pays ni sa langue natale et ne rêvait que de revenir dans sa VOLHYNIE, fortune faite. Tous les huit jours à peu près un convoi de prisonniers arrivait à TOMSK. Depuis plus de deux ans toutes les routes de la Sibérie étaient encombrées de nos prisonniers qui, semblables à un torrent puisant sa source en Pologne se serait écoulé vague par vague, convoi par convoi à l'Est de la Russie et jusqu'aux confins de la Sibérie. Et si nous imaginant voir cette immense étendue, nous suivons ce triste défilé marquant son passage par les nombreuses croix qui bordent les routes, nous aurons devant nous une des pages bien noires de l'histoire de notre pays, de notre souffrance, de notre sang martyr. Et même là-bas les nôtres ne perdaient jamais courage. Ils se soutenaient moralement partageant entre eux non seulement le pain et le sel mais aussi leur savoir. La route ennuyeuse et longue pour les nôtres devenait plus insipide encore lorsque, au printemps ou à l'automne, leurs convois se trouvaient arrêtés pour plusieurs semaines en raison de l'état des routes qui, en cette saison, devenaient impraticables. Et que faire durant tout ce temps, arrêté soit dans une ville, soit dans un village. Comme exemple de ce que faisaient les nôtres je dirai quelques mots du convoi qui arriva à TOMSK en hiver et dont le staroste était MINEJKO. Parmi les hommes instruits faisant partie de ce convoi se trouvaient : Napoléon DEBISKI, excellent dessinateur et caricaturiste varsovien, KRYNIEWICZ, propriétaire dans le gouvernement de KOVNO, Léon DABROWSKI, instituteur à STUCKA, tous les deux sortis de l'Université de DORPAT et d'autres encore. Ils avaient choisi comme staroste ou chef de convoi leur camarade MINEJKO qui n'accepta qu'à la condition que la solde journalière soit égale pour tous. Ce fait prouve bien la nature de son caractère. <157> Arrêtés à l'automne à cause des mauvaises routes, ils organisèrent aussitôt des cours de littérature polonaise et d'histoire de l'art autant que leur permettaient les conditions toutes spéciales dans lesquelles ils se trouvaient, manque de livres, etc... Ces cours pris par écrit, j'eus l'occasion de les lire plus tard et vu les circonstances dans lesquelles ces conférences avaient été faites et dans un si noble but me parurent très documentés et dites dans une belle langue. De plus, chaque semaine, ils faisaient paraître un petit journal, l'un sous le titre "l'Etape", l'autre "la Guêpe". Les illustrations étaient faites par DEBICKI, elles représentaient habituellement des scènes de leur vie de nomades. Par exemple on y représentait l'enterrement d'un des nôtres à l'étape. Des camarades portant une simple bière, précédés d'un prêtre prisonnier et d'un camarade portant une pauvre croix, grossièrement taillée et qui sera posée sur la tombe puis suivaient les amis du défunt. D'autres fois paraissait la caricature d'un camarade dont on pouvait facilement reconnaître les traits. L'exécution était parfaite et faite à la plume. Les artistes puisaient aussi leurs idées dans les épisodes que l'on racontait dans ces journaux ; ainsi la rencontre de NARBUT, le siège de la maison du propriétaire. KUTKOWSKI de RADOM soldat de 1831 où neuf des nôtres sous son commandement tinrent tête à une bande de Russes. Ces journaux contenaient la chronique de la semaine, différents articles en vers et en prose, des nouvelles télégraphiques dans le genre "Alexandre II n'était pas ivre" ...etc... etc... Ensuite on y trouvait les arrangements convenus entre eux et qui les intéressaient tous et, enfin, le feuilleton où MINEJKO racontait les débuts et l'histoire de l'Ecole de GENES qu'il connaissait personnellement. La "Guêpe" était un petit journal qui, comme son nom l'indique, lançait des pointes aux coupables s'il s'en trouvait parmi eux et des critiques à l'adresse de la soeur le journal "l'Etape". Ce fut pour moi une vraie satisfaction de parcourir ces deux journaux ; c'est regrettable que leur existence fût si courte. "L'Etape" parut durant neuf semaines et "la Guêpe" moins longtemps encore. Je serais heureux de les posséder aujourd'hui. C'est ainsi que se distrayaient les nôtres durant leur triste voyage. De ce convoi, en outre de MINEJKO, il y eut DABROWSKI, KRYNCEWICZ et <158> ensuite Alexandre CZEKANOWSKI d'Ukraine, tous de l'Université de DORPAT qui entrèrent à l'hôpital où je me trouvais. Plus tard il y vint un Français du nom de PERIN, étudiant en droit de PARIS qui, arrivé en Pologne afin de se battre pour notre cause, fut pris et condamné à 12 ans de travaux des mines. Nous formâmes assez longtemps à nous tous un petit groupe d'amis et nous étions tous presque complètement guéris. Pour nous distraire nous jouions aux cartes le soir, ce que PERIN aimait tout particulièrement. Il commençait à apprendre le polonais et pour jouer aux cartes il en savait suffisamment pour nous comprendre. Nous pouvions aussi quelquefois jouer avec les dames restées à l'hôpital : Madame OSTROMECKA, Mademoiselle TRUCHANOWSKA, Madame KOSTANKA (de Varsovie). Vers la Noël, je reçus de Louis 25 roubles qui vinrent bien à propos car ma bourse était presque vide. Nous organisâmes une WILIA à l'hôpital et nous y invitâmes quelques personnes de la ville, nos amis comme le cher GMEWINSKI et Julien BIESCEKIESKI, tous deux du Royaume. Plusieurs fois nous fîmes des "Kotudny" (hachis de viande dans de la pâte)" sous ma direction et ils réussirent toujours à merveille. KAMINSKI, de Volhynie, faisait des "kluski" (boules de pâtes jetées dans l'eau bouillante), mais comme nous ne pouvions nous procurer le fromage semblable à celui de chez nous, ils n'étaient pas toujours à point. Mes camarades ne pouvaient être toujours les mêmes durant le long séjour que je fis à l'hôpital. Les uns arrivaient, d'autres s'installaient en ville comme condamnés à y vivre en déportés, d'autres encore parvenaient à se cacher en ville et y habitaient sous de faux noms comme KANIEWSKI et MINEJKO condamnés tous les deux aux travaux des mines. Beaucoup étaient envoyés plus loin pour habiter le gouvernement de IENISSEI, la ville de KRASNOJANSK à 554 verstes de TOMSK ou la ville d'IRKUTSK à 1.000 verstes de KRASNOJANSK ou même au-delà du lac BAïKAL la ville de NERTJINSK à 1.500 verstes d'IRKUTSK... etc ou pour aller dans des mines plus éloignées encore. C'est ainsi que par un froid terrible, nous quittèrent DABROWSKI, CZEKANOWSKI, SZEMBEL, tous condamnés aux travaux des mines. Nous avions très rarement de leurs nouvelles en raison des communications difficiles, surtout pour les prisonniers. Leur devise était que plus loin ils allaient plus malheureux ils étaient. A partir d'IRKUTSK on mettait des chaînes à tous <159> les prisonniers et ils devaient marcher à pied et n'avaient que 6 kopecks par jour. On ne leur rendait ni leurs affaires ni leur argent envoyés à IRKUTSK et avant de partir on les fouillait scrupuleusement. En raison du manque de vivres et de leur tassement, le typhus régnait parmi eux à l'état permanent et plus grave que dans les autres régions de la Sibérie. Lorsque les nôtres arrivaient aux mines de NERCZYNSK on les empilait dans des prisons immenses pouvant contenir 17.000 prisonniers. Ces bâtiments commencés il y a dix ans venaient d'être terminés. Ils étaient minés en- dessous afin d'en finir de suite avec ces malheureux en cas de révolte. Les nôtres étaient, de là, dispersés dans d'autres parties de la Sibérie au-delà du lac BAïKAL, dans le gouvernement de JAKUTSK, etc ... Partout les nôtres étaient séparés des autres prisonniers et pour éviter que des chefs ne soient trop indulgents, on les faisait garder par des hommes spécialement choisis. Les nôtres ne pouvaient écrire que trois fois par an et pas plus de 5 lignes à la fois, afin de ne pas fatiguer la censure. Et encore ces 15 lignes permises par an n'arrivaient pas en entier à leurs destinataires. Les infirmes, les vieux et ceux qui avaient leurs familles étaient envoyés moins loin. Tous ces détails ne sont pas très exacts et il est possible que l'existence des nôtres là-bas soit plus pénible encore et qu'on les martyrise plus encore. Qui pourrait nous le dire ? Et je doute que les Russes aient de la pitié pour nous et nous épargnent des supplices. Pauvres malheureux que nous sommes ! Il me reste à ajouter que ceux qui dénonçaient les autres dans les enquêtes, espérant par ce moyen éviter les punitions, étaient bien mal inspirés. Les Russes, après avoir tiré d'eux tout ce qu'ils voulaient savoir, les renvoyaient en Sibérie comme on jette une écorce après avoir mangé le fruit, avec une diminution insensible de leurs peines. A ceux-là le sort était cruel en Sibérie, car non seulement les nôtres mais même les Russes les rejetaient de leur société. Ils devenaient des martyrs de leur propre conscience. Je les plaignais car souvent ce n'était pas par mauvaise intention, mais par faiblesse de caractère et par crainte qu'ils accusaient les autres. Le mot "espion" est un jugement affreux, effrayant et meurtrier. Pour celui-là il n'y a plus de salut et s'il pouvait prévoir les tortures morales qui lui sont réservées et qui ne sont rien à côté des douleurs physiques il préférerait un supplice de la main <160> de son ennemi. Durant mon séjour à TOMSK, il y eut un certain Monsieur CSERNYSZEW étudiant d'une Université russe, qui allait à travers la Sibérie, s'arrêtait dans chaque ville pour y faire des conférences publiques divisées en cinq parties. Le sujet de ces leçons était : le passé de la Sibérie, son état actuel, son avenir et ses besoins. Dans la première partie de ces conférences en parlant du passé de la Sibérie, il relatait les faits cruels et barbares du gouverneur du KAMTCHATKA nommé KOCH qui prenait plaisir à tirer sur des gens innocents. A cause de la présence à ces conférences du gouverneur et de la police, CSERNYSZEW était très prudent en parlant de l'état actuel de la Sibérie. Il n'en faisait certainement nul éloge. Monsieur CSERNYSZEW prédisait à la Sibérie un très grand avenir. Moi-même, je prétends que la Sibérie est appelée à un brillant avenir, et qu'elle deviendra l'établissement principal de la Russie lorsque celle-ci sera écartée de l'Europe. Quant au dernier chapitre, c'est-à-dire aux besoins de la Sibérie, il insistait sur la nécessité d'établir ici une Université. Mais on est loin de la réalisation de ce projet, ici où les écoles sont peu nombreuses et plus mal tenues qu'en Russie. Le public faisait fête à CSERNYSZEW et le recevait avec enthousiasme. Il parlait bien, clairement et c'est ce qui suffisait à emballer ses auditeurs plus encore que le sujet lui-même. ------------------------------------------- Mes plans d'évasion et mes sorties en ville ------------------------------------------- Pendant mon séjour à TOMSK, plusieurs personnes se sauvèrent soit de l'hôpital, soit de la prison, profitant du désordre qui existait dans les papiers d'expédition, et s'installant en ville sous de faux noms. Cela n'était ni prudent ni sûr mais valait mieux que les travaux forcés. Je me mis à réfléchir sur ce que je devais faire moi-même, car je ne pouvais souhaiter un moment plus favorable à mes projets. J'avais fait quelques connaissances en ville et ces dernières me firent mieux entrevoir la situation qui s'offrait pour moi. Vers le milieu du Carême, un Russe malade des yeux vint entrer à l'hôpital. Il avait la cataracte sur les deux yeux et pouvait à peine se conduire ; il avait environ 45 ans, une grande barbe et de longs cheveux blonds et avec cela de beaux traits. Il s'appelait Nicolas WIERCHOLINSKI. En faisant la visite des malades et le voyant affublé du costume jaune des malades hospitalisés <161> je ne pouvais deviner s'il était pope ou paysan. Mais comme il s'exprimait bien, je lui demandai quelles étaient ses occupations. il me répondit qu'il était peintre de sa profession et que ses yeux ne lui permettant pas de continuer, il se décida à aller en Russie pour consulter un médecin. En route, ses yeux s'enflammèrent au point qu'il fut forcé de rester ici. Au bout de quelques jours, l'ayant rencontré dans le couloir sur lequel donnait ma chambre, je liai conversation avec lui. En parlant seul à seul avec lui, il me fit comprendre qu'il était autre chose qu'un simple paysan de IENISSEI comme il s'était fait inscrire. Ceci m'intéressa, je me rapprochai de lui davantage, je l'invitai à venir me voir et en parlant de différents sujets, je m'aperçus qu'il savait beaucoup de choses et que toute la Russie, la Sibérie, la Lithuanie lui étaient connues. Je ne pus cependant pas apprendre qui il était. J'aimais à l'entendre raconter et j'insistai pour qu'il vint me voir ce qu'il accepta avec joie. Un certain soir, il se rendait compte que je ne pouvais lui nuire, il me demanda à quoi j'étais condamné. - A douze ans de travaux de mines, lui répondis-je. - Pourquoi, Monsieur, ne pensez-vous pas à vous évader ; il ne faut pas grand chose pour cela. - Comment le faire puisque je n'ai ni argent ni papier. - Alors vous vous figurez, Monsieur, me dit-il en riant que cela soit si difficile ou qu'il faille tant d'argent. Ayez seulement 25 roubles, cela suffira. Moi-même j'ai traversé toutes ces péripéties et pourtant je ne suis pas riche. Vous êtes si bon pour moi, Monsieur, que je me sens le devoir de vous venir en aide. On peut se figurer avec quelle joie j'entendis ces paroles. Je doutais que mon évasion fût chose si facile, mais l'espoir avait jailli en moi. Comme un noyé qui se cramponne à une branche, je saisis l'occasion qui se présentait. Il me raconta ce qu'étaient les travaux dans les mines ; il me décrivit la façon affreuse dont on traitait les prisonniers, il me parla de ces contrées montagneuses et boisées où il avait travaillé, de ces gardiens cachés au sommet des rochers, surveillant chaque sentier qui partait de la mine. Et avant que le malheureux évadé eut pu faire quelque cent mètres, il était déjà signalé et on l'arrêtait. <162> Les évasions étaient fréquentes, mais on se sauvait en bandes afin de pouvoir, le cas échéant, se défendre et résister. Plus difficile et plus pénible encore que d'échapper à ses gardiens était la traversée des lacs ou de la mer BAïKAL. Si l'on voulait le contourner, c'était une mort de faim certaine, mais alors comment la traverser ? Les tempêtes y sont si violentes que des bateaux à vapeur s'y perdent corps et biens. Et alors que dire de ces malheureux qui se lançaient sur quelques planches ou dans un tonneau à tout hasard ! N'étaient-ils pas le jouet des vents et ne couraient-ils pas au-devant d'une mort certaine ! Cela prouve encore combien sont dures leurs souffrances dans les mines puisque pour y échapper ils risquent si facilement leur vie. En hiver la neige et le froid rendent encore ces évasions plus difficiles. Il m'avoua, ensuite, certaines choses qui n'étaient pas à son avantage mais dont il se vantait comme d'une belle action. C'était un homme dont l'âme semblait monstrueuse, mais dans le coeur il lui restait encore quelques bribes d'honnêteté. Pour parvenir à ses fins, il n'épargnait pas celui qu'il devait sacrifier, que ce fût son frère, sa mère ou son meilleur ami. L'égoïsme primait tout chez lui. Je le craignais mais la nécessité m'obligeait à puiser à une source aussi sale les renseignements nécessaires à mon salut. Il me raconta qu'il avait été à l'école des ingénieurs de St PETERSBOURG, qu'il était officier et que c'était pour bigamie qu'il avait été envoyé la première fois aux travaux forcés. Puis qu'il avait été régisseur chez un propriétaire de MOHILEW et qu'un jour dans le gouvernement de VIOTEBSK, il toucha à la poste 12.000 roubles avec une fausse procuration et qu'il dépensa tout cet argent à TWER. Souvent au marché de NIJNI-NOVGOROD, il vendit des marchandises qui ne lui appartenaient pas et, ensuite, s'enfuit à l'autre bout de la Russie sous un faux nom. Il lui arriva de jouer le rôle de colonel, de paysan, de marchand, de pope, etc... Il avait tant de fois changé de nom qu'il ne pouvait se souvenir d'aucun. Il y avait onze ans qu'il était en Sibérie mais d'abord comme prisonnier, puis jouant différents rôles. Il ne perdait jamais sa présence d'esprit et connaissait à fond le droit russe et toutes ses subtilités. Un jour qu'il fabriquait de faux papiers moyennant finance, la police lui envoya une femme (un de leurs agents) pour lui demander de lui faire une certaine pièce. Au moment <163> où le papier était prêt et où il était en train de le lire à la demanderesse, un agent de police tomba chez lui avec dix autres, lui arracha le papier des mains et enleva tous les faux cachets étalés sur la table. On aurait pu le croire perdu. Pas du tout. Il savait très bien que la déposition des agents n'a aucune valeur dans le droit russe, comme étant des agents inférieurs. Le témoignage d'une ou deux personnes est insuffisant pour un crime. L'agent de police doit avoir avec lui des personnes appelées "powiatich". Il ne voulut rien avouer et accusa au contraire le policier, disant que ce dernier lui en voulait et avait fait cela pour lui nuire et il ne fut pas condamné. La deuxième fois qu'il s'évada des travaux forcés, il arriva à la ville de KANSK dans le gouvernement de IENISSEI et là riant et blaguant avec les marchands, il fut sur le point de faire une brillante affaire. Le hasard fit que cela ne put réussir. Il y avait à KANSK une jeune et riche veuve dont le mari s'était suicidé dans un moment de neurasthénie. Plongée dans une violente douleur, elle priait et jeûnait tout le temps. Il fit sa connaissance et, convoitant son argent, sut si bien lui plaire en ne lui parlant que de la vie des Saints qu'elle n'avait jamais connu d'homme plus vertueux que lui. Le second acte qu'il préparait était de décider la veuve à faire un pèlerinage au Mont ATHOS ; ce à quoi elle consentit croyant en lui comme en un oracle. Pour faire un tel voyage, il fallait une forte somme d'argent, d'autant que l'on devait donner pour plusieurs ex-votos. Il devait l'accompagner et à quelques milles de là, il se serait enfui en emportant l'argent. Malheureusement me racontait-il, un jour que plusieurs personnes étaient réunies chez la veuve, arriva, revêtu d'un uniforme de policier, un de ses camarades des travaux des mines, du nom de REJUHARD, qui avait obtenu une place de policier à KANSK et venait se présenter à la veuve. Il était impossible qu'il ne l'eût pas reconnu de suite, mais il ne voulut pas l'interpeller aussitôt. Après qu'il eut salué tout le monde, il s'approcha de lui et lui dit : - Est-ce que vous êtes aussi un habitant de cette ville ? - Non, je suis un DAOUR (race habitant le sud du gouvernement d'IRKUTSK) répondit-il sans se troubler. - Comment, vous n'avez pas le teint basané ni les os des joues saillants, <164> comme ceux de là-bas. - Vous ne voyez pas, lui répliqua-t-il, que je plaisante. Je suis de tel endroit, ajouta-t-il en nommant une localité quelconque, voyant que sa première explication n'avait pas réussi. Et là-dessus se termina leur conversation. Il comprit aussitôt qu'il aurait en REJUHARD un persécuteur acharné. Il jugea plus prudent d'abandonner son plan et de s'empresser de quitter la ville. Tant que sa vue le lui permit, il falsifia ses papiers tant pour lui que pour d'autres ; il fabriqua de faux cachets, etc... Ensuite, trompant tout le monde, il vagabonda jusqu'en Russie et je lui demandai s'il continuerait là-bas la vie qu'il avait mené jusqu'à ce jour. - Oh non, je veux parvenir plus haut encore, répondit-il plein d'espoir. Après qu'il m'eût expliqué comment préparer mes papiers, c'est-à-dire de la façon la plus pratique, il me proposa un plan d'évasion préparé par lui et il s'offrit d'être mon guide. Voilà quel était ce plan : quitter l'hôpital déguisé en paysan et s'enfuir vers le sud. Puis, non loin de TOBOLSK puis, à l'endroit où se trouve le célèbre pèlerinage, passer pour un "bohomelec" ou pèlerin. Là, se joindre à un groupe de pèlerins retournant en Russie et de là, aller où bon me semblerait. Il me raconta que les pèlerins sont toujours bien reçus chez les habitants qui les logent, et les nourrissent pour rien, de sorte qu'il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup d'argent. Dans les moments difficiles, je n'aurais, me disait-il, qu'à me fier à lui, à son expérience, et qu'il me tirerait toujours d'affaire. - Je me permets de vous faire remarquer, lui dis-je, que ma disparition de l'hôpital compromettrait POCOTUJEWSKI. - Vous avez trop de scrupules. - Mais pourquoi devrais-je perdre un brave homme ? - Mon cher Monsieur, dans de pareilles circonstances, on ne se soucie pas des détails de cet ordre. Moi-même un jour, forcé de m'enfuir de WILNO, j'abandonnai mon meilleur ami, l'exposant ainsi, mais que faire ? Du reste on peut remédier à cela ; vous ne voulez pas nuire à POCOTUJEWSKI, nous pouvons sacrifier un personnage de moindre importance, le surveillant de l'hôpital, par exemple. Vous êtes en bons termes avec lui, vous lui direz qu'il vous faut quitter l'hôpital pour 24 heures. Il n'a pas le droit de vous laisser sortir, mais pour vous il le fera et en 24 heures, nous serons <165> loin. De plus, quand il verra que vous n'êtes pas de retour le lendemain, il prendra peur et ne s'empressera nullement de signaler votre absence. Il attendra peut-être deux ou trois jours, espérant toujours vous voir revenir avant que l'on se soit aperçu de votre disparition. Lui sera puni, mais pour nous ce laps de temps sera tout à fait suffisant. Ce projet m'indigna, je ne voulus cependant pas discuter avec lui. Je préférai lui dire que je réfléchirais à tout ce qu'il me proposait. En partageant sa manière de voir, je ne pouvais avoir aucune garantie dans un guide m'offrant un projet pareil et qui, à la première occasion, me vendrait lui-même pour son utilité personnelle. Je ne lui refusai donc pas catégoriquement, me défilant de mon mieux. Je profitai cependant de tout ce qu'il m'avait donné comme renseignements pouvant m'être utiles dans un projet auquel je me mis à songer sérieusement. Pendant ce temps un autre personnage arriva à l'hôpital. C'était un vieillard d'un abord peu engageant, employé en ville. Il avait un rhumatisme chronique aux jambes et c'est moi qui le soignais. Son nom, Nicolas BIELOW, que je lus sur la pancarte au-dessus de son lit, me le fit prendre pour un Russe. Un jour, il m'adressa la parole en Polonais et me dit qu'il était des environs de WILNO. Il ne put m'en dire davantage en présence des Russes qui se trouvaient là, mais comme il commençait à marcher, il vint me voir dans ma chambre et me raconta sa vie. Il me parla de 1831, mais je crus comprendre qu'il ne prit pas une part active à l'insurrection et ce fut pour un autre motif qu'on l'avait envoyé dans les mines de NERCZUNSK où, étant resté cinq ans, il parvint à s'évader sous le nom qu'il portait aujourd'hui. Il arriva à TOMSK où il habite depuis plus de vingt ans. Il fut nommé employé, se maria à la fille d'un pope russe, eut une fille qui, elle, ne parlait pas polonais et avait épousé un employé du nom d'André STIEPANOWICZ ; elle habitait une maison à elle dans laquelle ils habitaient tous. Quand sa petite fille tomba malade, on me fit appeler et c'est ainsi que j'eus l'occasion de connaître sa fille et son gendre. Monsieur BIELOW par reconnaissance pour les soins que je lui donnai, déclara vouloir m'aider dans mes projets d'évasion. Ses conseils étaient sincères, mais hélas, comme ceux de l'autre, je ne pouvais les suivre. Il me conseillait de me mettre en route comme étant employé. Quant à mes papiers, <166> il aurait fallu que je fasse la connaissance d'un homme de la ville, d'un petit employé du même âge que moi. M'étant lié avec lui, je devais le faire boire plusieurs jours de suite et le plus possible et, alors, de lui offrir de lui acheter ses papiers. BIELOW s'offrait à me trouver cette personne et à nous mettre en rapport. Pour 30 roubles, me disait-il, je pouvais acheter ses papiers. Et si jamais cet employé se fût plaint trop tôt d'avoir égaré ses papiers, il m'assurait de veiller sur lui et de l'empoisonner si cela était nécessaire. N'est-ce pas là le plan d'un vrai Sibérien ! Deux fois déçu, je ne voulus plus demander conseil et n'ayant pas assez d'argent, je ne pouvais songer à m'évader. Je me bornai à quelques sorties en ville où je me fis appeler d'un faux nom. Chaque condamné, déporté dans le gouvernement de TOMSK, recevait de TOBOLSK, ville où se trouvait le bureau central des prisonniers, tous ses papiers, c'est-à-dire d'où il était, d'où il venait, quelles étaient son accusation et sa condamnation. Ces papiers étaient remis à un "soviet" judiciaire qui était attaché au gouvernement. De plus, chaque convoi avait la liste de tous les prisonniers qui étaient aussitôt déposée à la police et dans un tribunal appelé "prykaz". La liste de ceux qui devaient aller plus loin était faite par la police. Le nom de tous ceux qui devaient rester dans la ville était envoyé au soviet pour être vérifié et de là on la renvoyait au "prykaz" qui seul avait le droit de décider du sort de chacun. Un employé, spécialement envoyé de St PETERSBOURG, s'appelant baron FELKER, indiquait seul la localité à habiter. Celui qui était condamné à habiter TOMSK recevait à cet effet un billet du chef de la police avec son cachet et sa signature et c'était tout. Il semblait que la chose fût simple et facile à organiser et qu'en cas d'abus tout pouvait être découvert de suite et prouvé. Mais au contraire il existait dans cette bureaucratie un tel chaos, un tel désordre et augmenté encore par la vénalité des employés de la police et des autres branches de l'administration ! Avec de l'argent on pouvait parvenir à se faire mettre sur la liste de ceux forcés de partir plus loin et soi-même rester en ville sous un faux nom. Ceci était pour nous un bienfait et je comptais beaucoup là- dessus. Un des nôtres qui s'était ainsi fait mettre sur la liste, habitait la ville sous le faux nom de WAJEWICZ et s'était fait des relations parmi les employés de la police <167> et du "prykaz" et il nous facilita bien des choses. Je le priai de s'occuper de moi et il m'obtint un billet pour un logement en ville et je m'efforçai de payer ce que cela avait coûté. Pendant ce temps, des visites ou inspections avaient lieu chaque jour à l'hôpital. On soupçonnait des prisonniers bien portants d'être admis à l'hôpital et d'y séjourner beaucoup trop longtemps. On s'en prenait à POCOTUJEWSKI et cependant on ne put jamais l'accuser d'avoir accepté quelqu'un qui ne fût pas malade. Quant à moi, en raison de mes plaies aux jambes, j'étais tranquille sur ce point, mais cela nous énervait tous. Chaque jour, c'était un colonel de gendarmerie ou le gouverneur ou le vice-gouverneur ou le chef de la police, ou d'autres encore qui venaient nous voir. Ne pouvant trouver une preuve de ce qu'ils croyaient (et la figure de chacun de nous prouvait combien nous étions malades) ils ordonnèrent dans leur colère de nous transporter tous malades de l'hôpital dans la prison que chacun de nous occupait avant, soit à la prison, soit à la maison des Compagnies de prisonniers. Nous étions alors cinquante à l'hôpital. Un jour, on nous obligea tous à partir. Madame OSTROMECKA et moi étions venus de la prison dans laquelle on était très mal et ce qui était le pire, c'est que nous ne pouvions jamais, de là, sortir en ville comme je l'ai dit plus haut. Mauvaise affaire pour moi. Tous mes projets semblaient s'évanouir. Je cherchai à me débrouiller. J'allai trouver le surveillant de l'hôpital et lui demandai si PAWTOWSKI, Madame OSTROMECKA, Mademoiselle TRUCHJANOWSKA et moi-même ne pourrions pas rester à l'hôpital. C'était un ivrogne comme il y en a tant en Sibérie. A quelque temps de là, il avait été très malade d'une fluxion de poitrine, et il nous avait été très reconnaissant des soins que nous lui avions prodigués, se disant notre grand ami et c'est sur cela que je comptais pour obtenir gain de cause. Après réflexion, il nous déclara qu'il nous autorisait à passer encore une nuit à l'hôpital et, pendant ce temps, il devait aller trouver le vice-gouverneur pour plaider en notre faveur en fournissant des motifs sérieux. Il était certain qu'il ferait tout ce qu'il lui était possible pour nous, mais il ne fallait pas beaucoup compter sur lui. Afin d'être plus certain de notre sort à tous les quatre, j'obtins pour un rouble du chef comptable du bureau de l'hôpital qu'il nous inscrive comme venant des Compagnies de prisonniers et non de la Prison au cas où <168> nous devrions quitter l'hôpital. S'il eut été accusé d'avoir fait cela pour nous, il pouvait toujours se disculper en disant l'avoir fait par erreur. Le surveillant revint avec une réponse négative comme nous le craignions. Il nous fallut donc quitter l'hôpital. C'était la semaine avant les Rameaux. L'hiver sévissait encore. J'installai mes affaires pensant que pour moi, tout dépendait de ce départ. On pouvait sortir de la Compagnie des prisonniers, mais on ne pouvait emporter ses affaires, aussi je les laissai au chef comptable en lui disant que je reviendrais les chercher. Par un heureux hasard, au moment de quitter l'hôpital Auguste KUSZELEWSKI vint me voir ; il était depuis la veille à la Compagnie des prisonniers. Il allait me rendre un grand service que je raconterai tout à l'heure. En nous expédiant de place en place comme dans ce cas, on envoyait avec nous un livre ficelé où nos noms étaient inscrits. Chacun de nous inscrivait son nom dans ce livre. Le portier de l'hôpital avait ordre de nous accompagner à l'endroit désigné en nous aidant à porter nos affaires. Il laissa un moment le fameux livre dans notre chambre. Aussitôt, nous en profitâmes pour écorcher nos noms, les rendre illisibles en ajoutant des signes à certaines lettres, etc... Puis quand tout fut prêt, nous partîmes tous les quatre et KUSZELEWSKI faisait le cinquième. A la Compagnie des prisonniers, on ne le connaissait pas encore, car il n'y était que de la veille et il y avait quantité des nôtres. Je lui demandai donc d'entrer à ma place à la Compagnie des prisonniers, car le principal était que quatre personnes se présentent à l'appel et moi, je filai en ville. Je glissai quelques pièces au portier et le tour était joué. Une heure après, je louai une voiture, j'emportai mes affaires de l'hôpital et je les transportai chez BIESCIKENSKI qui habitait en ville. Le premier pas et le plus important était fait vers ma délivrance. Je n'avais pas encore de "billet", mais je savais à quel nom il serait donné, car désormais, je m'appelai Miecislas MILEWSKI. ------------------ Mon séjour à TOMSK ------------------ Au moment de mon départ en ville, je ne rêvais à rien d'autre qu'à rester à TOMSK comme condamné à y habiter. Afin de garder l'incognito, il me fallait abandonner ma qualité de médecin et vivre d'un métier quelconque. Je préférais encore cette vie, si dure qu'elle soit, aux travaux <169> forcés. Le fameux billet qui était indispensable était bientôt en ma possession. J'ignorais totalement comment ce billet me fut obtenu à la police. Il suffisait qu'il fût à mon nom d'emprunt avec le cachet et la signature du chef de la police avec son numéro matricule par le secrétaire lui-même de qui tout dépendait. Pour compléter mon incognito, j'allai dès le premier jour chez un barbier, l'unique dans TOMSK afin de me rendre méconnaissable. Jusqu'alors, je portais une grande barbe et des cheveux assez longs : je décidai de me raser complètement et de me faire couper les cheveux le plus ras possible. Puis à la place du vêtement que je portais d'habitude, je mis une jaquette et je pris des lunettes. Dans ce costume, je partis chez le barbier. Le soir tombait et le garçon qui s'occupa de moi put achever son travail sans lumière. Au moment où il terminait, je vis sortir d'une pièce contigüe un jeune homme marchant avec des béquilles. D'abord je ne fis pas attention, mais bientôt j'entendis le dialogue suivant. Quelqu'un lui demanda : - Qu'as-tu donc pour être obligé de te servir de béquilles ? - Il y a quelques jours, j'ai été opéré à la jambe par un médecin polonais à l'hôpital civil. - Lequel t'a opéré, car il y en a deux là-bas ? - Ce n'était pas PANTOWSKI, mais l'autre. Jamais il ne put se rappeler de mon nom. En effet je me souvins que, quelques jours auparavant, je lui avais retiré du tibia quelques séquestres qui avaient formé deux fistules. J'ignorais alors qui était ce jeune homme et je ne me doutais pas de le rencontrer ici ; je ne me rappelai même pas de ses traits. Heureusement qu'il faisait nuit et que je n'avais plus ma barbe : je pouvais être tranquille, il ne me reconnaîtrait plus. La conversation continua en ces termes. Le premier dit : - Eh bien, penses-tu que ces deux médecins polonais resteront ici pour toujours, car tu dois savoir que la ville a fait demander à OMSK que le gouverneur militaire consente à les laisser ici. - Je le sais, mais il paraît que de OMSK on a répondu que la chose était impossible car ils sont tous deux condamnés à une peine très dure. - Ah c'est bien malheureux pour eux ! Je n'attendis pas la suite, je payai et me sauvai. Une semaine après ne supposant pas que je puisse être reconnu, je revins chez le barbier. J'étais si transformé que même mes amis les plus proches ne me reconnaissaient plus et on me présentait comme le chanoine MILEWSKI. Il m'arriva pour cette raison des scènes bien amusantes. J'entrai donc chez le barbier et cette fois ce fut mon jeune client qui me rasa. Au moment de le payer, il s'approcha de moi et me dit : - Pardon, Monsieur, n'êtes-vous pas médecin ? Il voulait sans doute me consulter ne se doutant pas de ma nouvelle situation. Cette question me fit tressaillir car je n'y étais nullement préparé. Je lui répondis brièvement que non et je sortis immédiatement. Ce jeune homme ne m'avait vu qu'une fois pendant son opération et mes traits s'étaient tellement gravés dans sa mémoire que, malgré ma transformation, il me reconnut tout de suite. Ceci me rendit plus prudent, je sortais moins en ville et beaucoup de personnes qui m'avaient connu à l'hôpital auraient pu me reconnaître. J'achetai un rasoir et, depuis, je me rasai moi-même. J'avais toujours espéré pouvoir rester en ville sous un faux nom, mais un événement vint bientôt m'assurer du contraire. Je me rendis compte que cela pouvait me réussir tant que je n'aurais pas épuisé mes faibles ressources, car je n'avais pas alors besoin de sortir en ville. Mais tôt ou tard, il me faudrait sortir de ma cachette et chercher du travail, un gagne-pain et cela pouvait m'être fatal. Et quand bien même mes ressources eussent été suffisantes pour me suffire sans gagner mon pain, n'était-ce pas un supplice de vivre ainsi toujours inactif, obligé de me cacher, sans ami et dans une crainte continuelle ayant comme une épée de Damoclès au-dessus de moi. A quoi bon une vie pareille ? Toutes ces réflexions m'étaient venues à la suite de ma rencontre chez le barbier, mais petit à petit lorsque je vis que mes amis continuaient à ne pas me reconnaître, que tout était calme et tranquille à TOMSK, je me mis à reprendre espoir et puis il me restait encore quelque argent en poche. Mais il était temps de songer à trouver un moyen de vivre ! Durant quelques jours, je trouvai à m'occuper en peignant sur des oeufs en sucre des bouquets de fleurs : nous étions au début de la Semaine Sainte et ces oeufs étaient pour Pâques. Ce travail ne me demandait pas grand effort et si je <171> déboursais deux roubles, j'en gagnais cinq. J'achetais des oeufs en sucre et par l'entremise de gens de ma connaissance, je les écoulais très facilement. C'était la première fois que je peignais sur du sucre et je me rendis compte que ce n'était nullement difficile. Si j'avais commencé à en peindre plus tôt avant Pâques, j'aurais pu amasser un petit pécule. Les fêtes arrivèrent, plus tristes et plus amères pour moi que celles passées l'an dernier au milieu de mes camarades de prison, dans ma patrie. Madame OSTROMECKA vint plusieurs fois me voir, car je lui avais fait connaître où j'habitais en allant à la Compagnie des prisonniers aussitôt après m'être fait raser. Elle m'apporta un peu de "bénit" (mets préparé pour Pâques et béni par un prêtre catholique) qu'un ami de la ville lui avait donné, mais je n'y touchai presque pas. Ma pensée était continuellement absorbée par la recherche des moyens de communiquer avec mes parents. Je ne pouvais plus recevoir leurs lettres adressées à mon nom et comment les avertir de ce qui était arrivé ? Il était difficile de trouver une solution et j'avais encore un autre tourment. Avant Noël, à l'époque où, couché, je ne faisais encore aucun projet d'évasion et que ma maladie m'obligeait à rester à l'hôpital de longs mois j'avais écrit à mes parents, leur demandant de m'envoyer un peu de linge, de vêtements et des livres. Cet envoi pouvait arriver d'un jour à l'autre mais il ne m'était plus possible d'en prendre possession. Je regrettai tant aujourd'hui de leur avoir demandé cela, mais c'était trop tard ! Quant à moi je pouvais encore facilement me passer de tout ce que mes parents m'envoyaient, mais je songeai que cet envoi avait dû leur coûter plus de 200 roubles, somme qui, en raison de la situation pénible de ma famille, aurait pu leur être utile et cette pensée me tourmentait, me torturait. Je ne reçus jamais cet envoi qui, comme je l'appris plus tard était bien arrivé, pas plus que l'argent, le linge et les vêtements qui me furent envoyés par des membres de ma famille. Il est vrai que l'expédition avait été faite à IRKUTSK où je ne parvins jamais. Je ne demeurai pas longtemps chez BIESTCKINSKI, car il était petitement logé : j'allai habiter chez Madame KOWALEWSKA où je pris pension à bon marché. Ce séjour était très agréable car je pouvais rester toute la journée sans sortir et avoir en plus de la société de la maîtresse de maison celle de sa fille une <172> toute jeune fille et de Mademoiselle BABIANSKA qui habitait là ainsi que plusieurs des nôtres. Entre autres, il y avait là Napoléon DEBICKI, de Varsovie, excellent dessinateur et caricaturiste, homme très cultivé et sympathique, sa société était des plus agréables et nous nous trouvions tous les deux dans la même situation, lui s'appelant du nom de LAMPI. un autre, WAJEWICZ, celui-là même qui me fit obtenir un billet et pour lequel, malgré tous les services qu'il me rendit, je n'avais que de l'antipathie et cela depuis le premier jour où je le vis. Le hasard de la vie nous avait rapprochés l'un de l'autre, non seulement à TOMSK mais encore par la suite. Les destinées humaines sont bizarres : il me fut une cause de beaucoup d'ennuis, car je le connus ensuite sous d'autres aspects et pas des meilleurs. Mais je lui devais une grande reconnaissance en ce qui concernait mon évasion. Ce trait me fit d'autant plus réfléchir que plus j'avais d'antipathie pour lui, plus il se rapprochait de moi et me témoignait beaucoup de sympathie. Aussitôt arrivé dans mon nouveau logement, j'aurais dû, comme je le sus plus tard, faire viser mon billet, bien qu'entièrement faux, chez le commissaire du quartier. Je dus y aller moi-même : je le portai à la police et je ne trouvai qu'un seul agent qui garda mon billet et me dit de revenir le lendemain. WAJEWICZ s'inquiéta de cela tout en ne me le faisant pas voir. Il avait peur qu'on ne s'aperçût de la falsification du billet. Heureusement, le lendemain, tout se passa bien : on me rendit mon billet visé régulièrement. A part les quelques amis que je fréquentais en ville, le soir j'allais souvent dîner chez le docteur POCOTUJEWSKI. J'étais connu sous le nom de MILEWSKI. Mais mon hôte, imprudent, se trompait souvent et ensuite il fallait réparer son étourderie, ce qui n'était pas toujours chose aisée. Sa femme et l'institutrice de leurs deux filles, Mademoiselle Elisabeth FABENSKA connaissaient seules mon secret. Un jour POCOTUJEWSKI me joua un bon tour. J'arrivais pour dîner, POCOTUJEWSKI était absent. Presque aussitôt le repas terminé, je partis. Devant la maison, j'aperçus le maître de la maison avec une dame qu'il reconduisait chez elle. Je m'arrêtai un instant dans la cour afin de leur laisser le temps de passer la porte, mais POCOTUJEWSKI, ayant fait quelques pas, prit congé de la dame et rentra chez lui. Tout à coup, en m'apercevant, il rappela la dame et me présenta à <173> elle comme étant médecin, heureusement sans me nommer. Il me dit que le mari de cette dame était malade avec une éruption tenace à la tête et me demanda si je ne voulais pas aller le voir en sa compagnie. Que faire ? Bien que pour mon incognito, je ne dusse plus être médecin, interpellé de la sorte, je ne pouvais me défiler. Une fois arrivé chez la dame, on me demanda s'il y avait longtemps que j'étais à TOMSK, etc ... Je mentais de mon mieux assurant que je ne faisais pas de la clientèle, etc... J'étais très mécontent de cette aventure et je reprochai à POCOTUJEWSKI son étourderie. Mais heureusement ceci n'eut pas de conséquence fâcheuse pour moi. Il y avait déjà quelques semaines que j'habitais en ville et tout était calme. On ne se doutait visiblement pas de ma disparition, et sur les listes de la police, je figurais comme ayant été envoyé plus loin. Un jour, je dînai chez POCOTUJEWSKI, on n'attendait plus que lui pour se mettre à table. Tout à coup, il rentra précipitamment, et par un regard il me fit comprendre qu'il était arrivé quelque chose de fâcheux. Je courus derrière lui dans son cabinet et là il me dit que j'étais recherché par la police. L'arrêt le plus terrible ne m'eût pas plus ébranlé. Je n'ignorais pas ce qui m'attendait au cas où je serais repris : c'était la mort sous le knout ou mille coups de bâton. Voici quelle était la cause de ma recherche : toute la ville me connaissait, s'intéressait à moi ; on savait que, depuis ma sortie de l'hôpital, je n'avais pas été renvoyé et comme je ne me trouvais dans aucune prison, en conclusion je devais être caché en ville. Ma renommée me perdait tandis que tant d'autres n'étaient nullement inquiétés. Je revins de suite chez moi et par WAJEWICZ j'appris qu'on me recherchait sous mon vrai nom. Je pouvais donc ne pas trop me tourmenter puisque j'avais un billet au nom de MILEWSKI, mais pouvais-je être sûr qu'après des recherches plus minutieuses, tout ne serait pas découvert ? Que faire ? Si j'avais eu assez d'argent, je me serais enfui de la ville, mais il ne me restait, hélas, qu'une dizaine de roubles. Ici commença pour moi un vrai martyre, une lutte continuelle et l'inquiétude, sachant à tout instant que j'étais recherché et ne voyant pas le moyen de me tirer de cette situation. Je m'efforçai de trouver de l'argent, mais ce n'était pas chose facile, partout, j'essuyai un refus. A la vue d'un agent de police, je prenais <174> peur, croyant qu'il était à mes trousses. Je commençai à grisonner tant était grande et constante mon inquiétude. Je prévoyais que, tôt ou tard, je pourrais être pris, aussi me décidai-je à quitter Madame KOWALEWSKA, ne voulant pas la compromettre. Avec WAJEWICZ, nous allâmes demeurer chez la veuve d'un employé Madame Fabiana STIEPANOF qui était couturière. Une fois installés, nous ne nous pressâmes pas de faire viser nos billets, de cette façon on ne pouvait pas facilement nous trouver. Notre hôtesse ne connaissait rien des usages et du décret défendant de loger chez soi qui que ce soit sans que le billet soit visé par la police. Nous nous disions aussi qu'en cas de poursuite on ne lui ferait pas grand mal car elle était russe et qu'elle s'en tirerait aisément ne connaissant vraiment pas les usages. Ce logement fut, sous bien des rapports, bien commode pour nous. Bien qu'au centre de la ville et non loin de l'habitation du gouverneur, cette maison devait être démolie prochainement, et n'avait plus que nous comme locataire. Nous étions séparés de la chambre de notre propriétaire par une énorme pièce ; nous n'avions pas de témoins inutiles et cela nous rendit un grand service. De plus le domestique était sourd-muet. Nous avions pour 18 roubles par mois le logement et la nourriture, WAJEWICZ et moi. Souvent la propriétaire me demandait pourquoi je ne sortais jamais, mais rien n'était plus facile que de lui raconter quelque chose car, ne se doutant de rien à notre sujet, elle nous croyait toujours. Le soir, j'allais voir BIESCEKUWSKI, QUISONESKI, TREBINSKI, les WITKIEWICZ qui habitaient vis-à-vis de notre maison et Madame KOWALEWSKA, mais dans la journée, je ne sortais jamais. Je ne pouvais m'occuper à rien. Je n'en sentais pas la force morale. Ne voulant pas rester seul avec mes tristes pensées, j'allais souvent auprès de notre propriétaire chez laquelle habitaient deux de ses soeurs, l'une veuve et l'autre demoiselle, couturières également. Avec elles, j'apprenais les expressions sibériennes dont je ne me souciais guère auparavant et je m'efforçais de prendre le véritable accent. Je chantais avec elles des mélodies que j'apprenais par coeur avec intention et qui, plus tard, me furent d'un grand secours. Et puis ma bonne humeur de commande ôtait à ma propriétaire tout soupçon que ma présence continuelle à la maison aurait pu lui suggérer. Aujourd'hui encore, je me souviens de ces <175> mélodies : "Dites-moi, ma mère, pourquoi mes yeux bleus sont remplis de larmes (bis) "Pourquoi je ne puis plus chanter avec mes compagnes "Pourquoi ne puis-je plus natter mes cheveux avec joie ? "Je regarde avec chagrin les parures des jeunes filles. "J'attends, moi, quelqu'un qui doit venir un matin. "Ma chère enfant, à ton âge ta tristesse passera. "Les fillettes attendent leur sort. "Votre coeur tout jeune sera souvent triste, "Tant que ne le calmeront pas les caresses d'un jeune homme. "Moi-même étant jeune je pleurais en cachette, "Ma vie était bien dure avec mon père; "Mais du jour où mon bien-aimé me donna un anneau, "Ma figure de vierge s'embellit par la joie ! "Le bonheur n'est pas au-delà des murs, ni dans un pays étranger "Et avec le printemps reviendra la gaieté. "Tu trouveras un compagnon charmant, et alors, jeune enfant "Tu comprendras mes paroles." Et une autre chanson que chantent les prisonniers russes en Sibérie : "Le jour se lève, son éclat embellit le monde divin. Je verrai la mer et les cieux, mais je n'ai plus ma patrie ! Dans la maison paternelle abandonnée, l'herbe pousse. Seul un chien fidèle pleure à la porte. Sur la chaumière une chouette crie. On l'entend dans les bois. Mon coeur se serre, je suis triste car, seul, je ne suis pas là-bas; A l'horizon, comme la forêt est sombre ! Confions tout au destin. Adieu voûte natale des cieux. Que la nuit te soit propice ! Demain matin ma femme et mes enfants penseront à moi (bis). Ils vont verser des larmes amères." Le printemps commençait, les rayons de soleil se faisaient plus chauds, la neige fondait. La nature semblait se réveiller de sa longue léthargie. Ce bel éclat de la nature dans ces premiers jours de printemps firent sur moi une bien pénible impression, car je devais rester enfermé à ne rien faire, sans pouvoir profiter de ces belles journées. Devant la maison il y avait un jardin avec des bouleaux, des sorbiers et des groseillers. Dès que je vis apparaître les premiers bourgeons sur les arbres et les herbes reverdir, je me mis à jardiner, ce qui me fut une grande joie. Cela m'aidait <176> à chasser mes tristes pensées. Mais ces distractions ne pouvaient que m'étourdir un peu ; elles étaient trop faibles pour effacer de mon esprit ce que je ruminais sans cesse, ces pensées ravivées toujours par les nouvelles de plus en plus inquiétantes. Il me fallait fuir absolument, il n'y avait pas d'autre issue, mais je devais combiner aussi un plan peu coûteux car je n'avais presque plus d'argent. C'est alors que je compris combien était dure pour un homme une situation semblable à la mienne. Oh mieux vaudrait en finir de suite, mourir en un instant plutôt que d'endurer de pareilles tortures ! Je n'étais pas le seul à être recherché, entre autres Sigismond MINEJKO, Stanislas KAMIESKI, TREBINSKI, etc... La liste sur laquelle nous étions inscrits ne contenait pas les noms de tous ceux qui, comme moi, se cachaient en ville. Parmi les nôtres, il y en avait dont le sort était encore plus douloureux que le mien : LAMPI, par exemple, qui habitait TOMSK depuis plusieurs mois sans aucun billet ; on l'avait totalement oublié, à part quelques connaissances, tout le monde ignorait son nom. Mais lorsqu'on apprit les recherches qui se faisaient, personne ne voulut plus consentir à le loger sans billet et ce n'était pas le moment de s'en faire faire un faux. Il ne figurait pas sur la liste de ceux partis plus loin. Il fut donc obligé d'errer de maison en maison, le pauvre malheureux passant la nuit tantôt chez l'un tantôt chez l'autre, ne se déshabillant jamais afin d'être toujours prêt à se sauver en cas d'inspection qui se faisait à toute heure. Il n'avait plus d'argent car ne pouvant avoir de logement, il ne pouvait plus peindre. Mais ce n'était pas encore là tout son souci. Il reçut une lettre de sa femme de Varsovie, lui annonçant que le 1er Avril, elle se mettrait en route avec ses deux enfants pour aller le rejoindre en Sibérie. cette lettre lui parvint vers le 15 Avril, à une époque où elle était déjà partie et il était dans l'impossibilité de l'empêcher de se mettre en route. Quelle situation ! Il lui avait déjà écrit depuis quelque temps sous le nom de LAMPI, mais il ne pouvait la tenir au courant de tout ce qui était arrivé et sa femme, malheureusement, ne pouvait rien deviner. Elle n'avait probablement que juste l'argent nécessaire pour venir en Sibérie, mais non pour un voyage de retour. Quelques jours après avoir reçu cette lettre, le pauvre LAMPI changea tellement que ce n'était plus le même homme. On pouvait facilement deviner ce qui <177> allait se passer quand sa femme arriverait. Dans un moment aussi critique, elle pouvait être la cause involontaire de la perte de son mari, de ses enfants et de la sienne si Dieu n'eût pas pitié de leur sort. Après ces tristes exemples et d'autres analogues de notre malheureuse migration en ville et quand, convaincu que WAJEWICZ avait fabriqué lui-même nos billets et que le secrétaire les avait à peine enregistrés, et que ce n'était pas un remède radical contre le mal, je conseillai à WAJEWICZ de renoncer à ce procédé. Lorsque je vis que mes conseils n'étaient pas suivis, je m'adressai à différentes personnes afin qu'on n'employât plus de pareils moyens. La TOM commençait à dégeler et l'on s'attendait d'un jour à l'autre, lorsque le fleuve aurait fini de charrier la glace, à voir partir les premiers bateaux à vapeur. Un voyage par eau nous paraissait le moins coûteux et le plus facile, aussi nous commençâmes à y penser sérieusement. J'attendais avec impatience le moment où la rivière se débarrasserait de ses glaçons et tous les jours, j'allais sur la rive pour m'en rendre compte. Une fois, étant ainsi sur la rive, je fus témoin d'un affreux spectacle : un homme porté de très loin sans doute sur un glaçon et sans aucun espoir d'être sauvé. Quand il traversa la ville, la foule se porta sur les deux rives, les cloches se mirent à sonner comme pour un mort. Le malheureux comprit ce que ces sonneries annonçaient, il souleva sa casquette, s'inclina tristement vers nous tous, et bientôt disparut à nos yeux, entraîné à une vitesse folle par le courant. Il allait vers une mort certaine ! Pendant le temps que nous attendions toujours le départ des bateaux, nous fîmes plus ample connaissance avec notre boulanger. C'était un homme jeune natif de WIATKA, Théodore IWANOWICZ KISCIELEW, venu à TOMSK avec un de ses compatriotes pour gagner sa vie. Il avait fait son apprentissage à KAZAN et à NIJNI-NOVGOROD chez des marchands où il végétait. Mais quelqu'un le persuada qu'en Sibérie, il pourrait faire fortune. A peine à TOMSK, il eut une grande déception et c'est avec peine qu'il trouva à gagner sa vie en portant le pain en ville. Ainsi déçu, ayant passé l'hiver à TOMSK, il comptait quitter la ville au printemps et un jour que nous avions longuement causé ensemble, il nous proposa un projet d'évasion de la Sibérie, s'offrant à nous venir en aide. Nous le connaissions suffisamment pour savoir qu'il était honnête et ne nous proposait pas cela pour <178> nous trahir ensuite. Sa proposition nous plut et nous nous liâmes encore davantage avec lui, sans toutefois lui livrer notre secret qu'il n'avait pas besoin de connaître, ignorant même nos noms. Il savait seulement que nous étions polonais, condamnés à vivre à TOMSK, et rien d'autre. Il nous fit voir son billet délivré sur papier libre par le bureau des paysans, et il nous conseilla d'en obtenir un semblable. En nous confiant son billet comme modèle il nous demanda seulement de nous dire originaires d'un autre village que le sien. Il nous fit écrire le nom du village de CHOTUNICK, craignant que dans le cas de la découverte de la falsification de nos billets, on ne le soupçonne de complicité. Il nous expliqua le cachet et nous dit qu'il devait porter les noms suivants : PETCHATI IOULOUINILKA GOVOLOCTNA TOPRAVLE CHIV Nous savions donc comment il fallait rédiger nos billets, mais il fallait les faire et nous procurer un cachet. WAJEWICZ connaissait quelques sculpteurs ; il alla les trouver, mais on lui demanda 25 à 30 roubles ; cela dépassait nos moyens. Alors j'essayai moi-même de le faire ; c'était la première fois de ma vie que je faisais un semblable travail. Je doutais fort de la réussite, mais pressé par la nécessité, je voulais au moins essayer afin de ne rien me reprocher plus tard. Sur une ardoise, avec un burin fait d'un branche de bouleau et à l'aide d'un simple canif, je me mis à l'oeuvre. Quelle ne fut pas ma joie lorsque quelques heures plus tard, mon cachet était terminé et je puis dire parfaitement imité. Possédant ce principal instrument de salut, nos billets furent faits séance tenante. Nous allions donc désormais partir comme des paysans du gouvernement de WIATKA mais quel rôle difficile il nous fallait jouer, moi surtout qui parlais le russe mais avec un accent étranger et j'avais les cheveux courts et la barbe rasée contrairement aux usages de paysans russes. WAJEWICZ parlait très mal le russe mais avait plus le type moscovite que moi. Nous avions très peu d'argent et il nous fallait des costumes. Notre boulanger venait nous voir chaque jour et nous prenions des décisions au sujet de notre voyage. Il fut décidé que nous partirions avec lui sur un bateau à vapeur, ainsi que son camarade inséparable, mais que nous ne connaissions pas encore, Yvan FIDOROWICZ. Nous envoyâmes notre boulanger au bureau des <179> bateaux à vapeur afin de s'informer du jour du départ et du prix des places ; c'est lui qui devait prendre nos billets. Une fâcheuse nouvelle vint tout à coup changer nos plans. La police craignant que par bateaux à vapeur quelques uns des prisonniers ne s'enfuient décida qu'au moment du départ, le chef de la police lui-même en compagnie de quelques agents, vérifieraient tous les passeports qui, auparavant, devaient être visés par la police. Cette nouvelle vint troubler tous nos projets et nous laissa dans un grand embarras. Un malheur ne vient jamais seul, dit-on, aussi, en même temps que j'apprenais cette inquiétante nouvelle, je sus qu'on me recherchait sous mes vrais et faux noms. Ce fut pour moi un coup terrible ! Comment avaient-ils deviné sous quel nom je me cachais, je ne pouvais parvenir à le comprendre. Il est vrai que le secrétaire de la police en donnant les ordres à ses agents ne mit qu'un de mes noms et les avertit que cela ne pouvait durer longtemps et qu'il ne répondait plus de ces recherches. L'inquiétude et l'attente de mon malheur qui me semblait inévitable cette fois, me torturait. Je n'avais plus ni un jour ni une nuit tranquille. Je voulais me sauver à pied, ne mettant pas un grand espoir dans un projet aussi fou, mais ce à quoi je tenais le plus était de ne pas être pris à TOMSK même où je pouvais être immédiatement reconnu. J'avais à ce propos l'exemple de nos trois camarades qui, comme je l'ai entendu raconter, s'étaient sauvés de TOBOLSK à pied, sans passeport, presque sans argent et sans connaître la langue du pays. Ils arrivèrent ainsi sur l'AMOUR et avaient pris cette direction pour éviter d'être poursuivis. Selon toute probabilité, ils devaient être recherchés du côté de la Russie et, de plus, ils se figuraient que, sur l'AMOUR, ils pourraient s'embarquer sur un bateau anglais ou américain. Mais ce projet ne leur réussit pas et ils furent contraints de revenir sur leurs pas et de parcourir toute la Sibérie. Que sont-ils devenus alors, Dieu seul le sait, mais la possibilité de traverser la Sibérie aller et retour et dans de pareilles conditions m'encourageait à faire un voyage semblable. Mon camarade ne voulait pas se décider à partir à pied. Il avait été autrefois à NERCZYNSK je ne sais jusqu'à ce jour pour quel motif ; il s'était enfui de là à pied et n'avait plus, comme il me le disait, envie de recommencer une deuxième fois. Il possédait 60 roubles ; nous <180> devions vendre tous nos vêtements inutiles, ce qui pouvait nous rapporter quelques dizaines de roubles et, ensuite, en route avec l'aide de Dieu. Je me rendis bien compte qu'avec une somme aussi minime, tôt ou tard, il nous faudrait faire la route à pied, d'autant plus que nous devions payer le voyage aux deux Russes auxquels se joignit encore mon camarade Sigismond MINEJKO, mais je consentis à tout. Je me réjouissais d'avoir la société de MINEJKO car plus je connaissais WAJEWICZ et plus il me semblait un monstre ; quant aux deux Russes nous risquions tout de même un peu en leur faisant partager notre bonne et notre mauvaise fortune et, en tous cas, c'était des gens trop différents de moi pour que leur société pût m'être un adoucissement dans les péripéties probablement dures de notre voyage. A ce moment arrive à TOMSK, comme condamné à y habiter, mon ancien curé de SCERESZEW, Aurèle MACKIEWIZ. Nous vivions en très bons termes jadis ; je le savais assez riche bien qu'il ait été volé en prison ; je me décidai à lui demander de l'argent. Quel brave homme : il ne possédait alors que 50 roubles sur lui et il les partagea avec moi. Je ne racontai pas cela à WAJEWICZ et je les cachai dans la doublure de mes bottes. Il me semblait qu'un jour ou l'autre il nous faudrait nous séparer en route et, alors, dans ce cas il était nécessaire que j'aie quelque argent. cela prouve combien j'avais peu d'espoir dans l'issue de notre voyage et, cependant, je me lançai au petit bonheur. Quelques personnes seulement en ville connaissaient nos projets. Madame OSTROMECKA déplorait mon projet et elle avait fait le voeu de jeûner tous les vendredi tant quelle ne saurait pas par une nouvelle de moi que j'étais sauvé. Je ne sais pas d'où elle tira 15 roubles qu'elle m'obligea à accepter, me suppliant, par ce que j'avais de plus sacré de ne pas lui refuser ce bonheur, de pouvoir ainsi aider à ma délivrance. La seconde personne dont le souvenir me sera cher toute ma vie était Mademoiselle Elisabeth FABIENSKA, une grande amie de Madame OSTROMECKA. En dehors d'elles et de l'abbé MACKIEWICZ, le savaient encore mes voisins les WITKIEWICZ, leur gendre le docteur MATUSZEWICZ et le docteur POCOTUJEWSKI, tous m'aidant dans la mesure de leurs moyens. MINEJKO s'occupait de nous acheter les vêtements nécessaires et nous nous préparions à nous mettre en route, seulement nous ne pouvions partir directement de la maison que nous habitions, cela eût été trop visible. Avant <181> que je raconte comment nous tournâmes cette difficulté, je veux dire quelques mots de mon collègue PAWTOWSKI, lequel était à la Compagnie des prisonniers depuis notre renvoi de l'hôpital. Il est regrettable qu'il eût si peu de courage viril car il eût pu s'enfuir plus facilement que moi. Il possédait plus de 600 roubles sur lui, sans compter ses vêtements, son linge, ses livres et d'autres choses encore qu'il aurait pu vendre. Cette somme était plus que suffisante pour tenter la chance de s'évader. Il m'enviait de me mettre ne route avec si peu de ressources et lui-même ne pouvait se décider à partir bien qu'il ait eu deux fois des occasions de préparer son évasion et le plus facilement possible. Il ne voulait rien risquer, craignant une trahison. "Qui ne risque rien n'a rien" proverbe bien exact. Un employé de l'hôpital qui le connaissait bien consentait à donner sa démission et lui remettre ensuite tous ses papiers à la condition de ne rien dévoiler pendant une durée de six mois. Il demandait pour cela 300 roubles dont il aurait vécu pendant ces six mois, ne touchant pas de pension. Ses exigences étaient modestes et ce projet aurait pu très bien aboutir. Une autre occasion, encore meilleure, se présenta. Un sujet autrichien s'offrait à lui vendre son passeport pour 250 roubles à condition qu'il ne dirait pas l'avoir égaré tant que PAWTOWSKI n'aurait pas eu le temps nécessaire pour traverser toute la Russie jusqu'à la frontière. Avec ce passeport, il eût pu facilement traverser la frontière et cela aurait parfaitement réussi car il parlait l'allemand et avait les traits d'un méridional. Ayant l'argent nécessaire, il aurait fait toute la route ouvertement en poste et personne ne lui aurait mis des bâtons dans les roues. Quand on se serait aperçu de sa disparition, il eût été déjà très loin. Mes relations amicales avec BIELOW que j'avais connu à l'hôpital et son gendre André STIEPANOWICZ KUNGUROF, continuaient depuis ma sortie de l'hôpital et mon installation en ville. J'allais chez eux durant les fêtes de Pâques et eux aussi venaient me voir. BIELOW était au courant de mes projets, quant à KUNGUROF et sa fille, ils savaient seulement que je me cachais en ville sous un faux nom et que, par là même, je n'étais plus médecin. C'étaient tous de braves gens qui, non seulement n'eussent pas voulu me nuire, mais encore se réjouissaient que j'aie si bien réussi à me cacher en <182> ville. Il faut dire que ce KUNGUROF était chef du bureau de recherche des prisonniers évadés ; en maintes circonstances, il me donna de bons conseils et d'excellents renseignements. Pour ce motif, j'entretenais cette relation si utile. Lorsque notre projet d'évasion de TOMSK fut définitivement arrêté, je fus forcé de faire devant KUNGUROF des confidences lui avouant tous les détails de notre plan. Il fallait bien que nous ayons quelqu'un qui nous facilite certaines formalités, qui nous donne de bons conseils, que nous pouvions accepter comme venant d'un homme compétent en la matière et sur lequel nous pouvions compter hardiment. Ils demeuraient tous ensemble dans une maison, leur propriété, éloignée du centre de la ville et appelé comme quartier "Colonie du soldat". Ils n'avaient pas de domestique, la maison était entourée d'un grand potager et se trouvait un peu à l'écart. Cela m'était facile d'aller le voir sans être vu de personne. La maison était trop petite pour que nous puissions nous y loger tous trois et il n'y avait pas d'autre abri dans la propriété. Mais par la suite, cela s'arrangea. Lorsque nous dûmes quitter notre logement, BIELOW connaissant bien tous ses voisins, décida un gentilhomme de MOHILEW à nous loger pendant quelques jours, lui disant que nous étions sur le point de partir à la campagne, étant des condamnés à aller y habiter et qu'il nous serait plus commode de partir de là. Le gentilhomme était un petit vieux ayant une femme, pas d'enfant et était menuisier de profession. Vif et travailleur, il vivait tranquille dans sa maison et ne s'occupait ni de ce qui se passait en ville, ni du sort des prisonniers. On pouvait donc facilement le tromper. Nous devions le payer pour le dédommager, aussi accepta-t-il une chose aussi naturelle. Dans sa maison sur la rue habitait une veuve et eux, gardaient une petite pièce sur la cour, et c'est là que nous devions passer quelques jours à TOMSK. Nous étions tout près des BIELOW, dans un endroit très peu fréquenté, où la police n'apparaissait jamais et où on ne voyait jamais de promeneurs. Vers le 12 Mai, autant que je me souvienne, nous prévînmes notre propriétaire qu'ayant trouvé un emploi dans des fabriques, nous nous voyions forcés de lui faire nos adieux. Notre départ si subit l'étonna beaucoup, surtout avant la fin du mois. Il se tranquillisa cependant lorsque nous lui annonçâmes que nous lui payerions le mois tout entier, ayant pensé que cela aurait pu <183> lui porter préjudice. Nous nous séparâmes en excellents termes. Sa femme se lamentait de perdre d'aussi bons locataires auxquels elle était attachée et elle nous fit promettre que le Dimanche suivant, nous viendrions dîner chez elle. Suivant ce qui avait été convenu, le lendemain, j'allai voir BIELOW qui me conduisit chez le voisin où je restai jusqu'à mon départ. Puis BIELOW lui- même loua un cheval chez un de ses voisins à son compte pour transporter nos affaires ; il se chargea de cela lui-même afin de ne pas faire voir d'où nous venions. Le même jour arrivèrent WAJEWICZ et MINEJKO apportant nos costumes préparés à l'avance. Ainsi se termina notre dernier déménagement. Nous restions là sans sortir ; nous ne nous montrions pas dehors tant qu'il faisait jour; nous causions avec notre vieux propriétaire de toutes sortes de choses afin qu'il ne se doutât pas de nos projets et afin qu'en ville on ignorât où nous étions partis. Quant à nos deux camarades russes, celui que nous connaissions bien venait continuellement nous voir afin de savoir ce qui se décidait, car l'autre, nous ne le connûmes qu'une fois en route ; il apprit notre secret par son camarade, qui en répondait. Le soir venu, nous allions chez BIELOW et KUNGUROF. J'appris là que si j'avais été pris à TOMSK, ma peine eût été cruelle, car beaucoup de personnes me connaissant, rien ne m'aurait servi de nier. Il est d'usage que chaque évadé repris et soupçonné de vouloir s'enfuir, est envoyé à la ville la plus proche, et là commencent les interrogatoires. Dans ce cas, le seul salut est de tout nier, de ne rien avouer et aux questions : "comment te nommes-tu ? D'où viens-tu ? etc... "répondre qu'on a tout oublié, qu'on ne sait rien. Ce cas est prévu dans les articles du droit russe. Il est question là de "celui qui ne se rappelle plus sa provenance". Si on me prouvait qui je suis, répondre toujours que non et nier jusqu'au bout. Alors on est condamné pour quatre ans dans les Compagnies de prisonniers et ensuite pour toute sa vie à habiter la Sibérie. Ceci est encore moins terrible que 12 ans de travaux forcés. J'avais donc encore une chance à tenter. Pendant ces enquêtes on n'a le droit de battre ni de torturer le prévenu en aucune manière. Mais malheur à celui qui avoue, surtout à celui qui, privé de tous ses droits civils, a déjà été condamné aux mines ! Bien qu'on ait supprimé la peine corporelle en Russie et même en Sibérie, elle était encore, comme je l'ai vue moi-même, affreuse. Tous ces détails, je les avais consciencieusement <184> recueillis en cas de malheur pour moi. Pendant ce temps, j'appris qu'on venait d'ordonner les recherches à nouveau dans toutes les maisons et coins de la ville et, cette fois, avec notre signalement. Pour exciter les habitants contre nous, on déclara que tous trois, KAMIENSKI, MINEJKO et moi formions un comité ayant pour but d'incendier en entier la ville de TOMSK. on racontait même qu'on avait trouvé à la police une balle d'un emploi inconnu qui, jetée sur le plancher, devait aussitôt enflammer le parquet en bois et produire un tel incendie que l'eau même ne pouvait éteindre. Et l'on en concluait que l'un de nous trois étant médecin et connaissant la chimie, avait pu fabriquer un tel engin. Heureusement que notre propriétaire ignorait tout cela, car même ce chiffre d e trois aurait pu l'inquiéter, bien que nous portions des noms d'emprunt. Nous étions sur des épines, attendant le moment de quitter TOMSK et comme un fait exprès il nous arrivait toutes sortes d'empêchements. Notre première crainte provenait de ce que nos propriétaires recevaient, en l'honneur de je ne sais quelle fête, leurs amis en voisins. La plupart étaient des Polonais, vieux et de la classe ouvrière. Parmi eux il y en eut même qui passèrent la nuit avec nous et nous posèrent bien des questions. Nous étions alors serrés comme des harengs dans une boîte. Mais, grâce à Dieu, tout se passa sans incident. Toutes les affaires auxquelles nous tenions le plus, nous les avions confiées à une personne amie avant même de venir chez ce petit propriétaire. Ensuite cette personne devait, dans un temps fixé par nous, les vendre pour en faire de l'argent. Suivant le jour marqué pour notre voyage, nous décidâmes de faire partir en avant nos compagnons russes afin de ne pas nous en aller tous en bande. Nous leur donnâmes quelques roubles pour louer des chevaux et nous les obligeâmes à nous quitter le 14 Mai au soir afin de se rendre au village voisin et d'y passer la nuit en nous attendant. Le lendemain matin, nous devions les rejoindre comme par hasard et faisant semblant de nous concerter pour la route, nous devions partir ensemble plus loin. Mais, nouvel ennui ! Ils partirent le soir convenu et la nuit, WAJEWICZ en nous informant que nos affaires personnelles n'avaient pas été vendues ; par conséquent, nous n'avions pas l'argent. La personne qui devait les vendre voyant qu'il pleuvait et ne croyant pas cela si urgent, avait <185> remis au lendemain de s'en occuper. A cause de ce retard, nous dûmes rester à TOMSK un jour de plus. Mais que faire avec nos camarades russes ? Il était impossible de les obliger à nous attendre plus ; ils pouvaient revenir, nous entraîner dans de nouveaux frais ou bien douter de nous et croire que nous les avions trompés pour se débarrasser d'eux et, alors, ils auraient pu nous nuire. Tout était possible car nous nous étions aperçus au dernier moment qu'ils semblaient se méfier de nous. Et puis, escomptant que leur voyage était à nos frais, ils avaient dépensé tout leur argent la veille de leur départ. Après nous être concertés, nous décidâmes que je partirais seul le lendemain, que je rejoindrais les Russes et que, partant de là, nous nous rejoindrions tous à un village convenu. Là, MINEJKO et WAJEWICZ nous rejoindraient. D'ailleurs je n'avais pas à hésiter et j'étais tout indiqué pour partir. MINEJKO ne connaissait pas les Russes, WAJEWICZ devait terminer la vente de nos affaires et rapporter l'argent. De moi-même, je m'offris de partir car j'avais si peu confiance en WAJEWICZ que je n'aurais pas voulu parier qu'une fois avec les Russes, il ne nous aurait pas laissé nous débrouiller seuls, MINEJKO et moi. Le laissant un jour de plus à TOMSK avec MINEJKO, je savais que ce dernier l'empêcherait de faire quelque sottise. Notre situation était d'autant plus malheureuse que nous n'avions pas entre nous cette confiance, mais que faire ? Il aurait toujours fallu périr d'une manière ou d'une autre et cette expédition était une planche de salut. Et pourtant je partais sans le moindre espoir de réussite de notre évasion. Il serait temps ici de parler de nos costumes. Nous devions jouer le rôle de paysans, mais en raison de nos cheveux et de nos barbes qui commençaient à peine à repousser et cela était contraire à la façon de se coiffer des paysans, nous nous vîmes forcés de nous habiller comme des ouvriers, des gens de la ville qui se permettent certaines réformes plutôt européennes. Nous portions des casquettes noires avec des visières, des chemises de couleur s'attachant avec deux boutons sur le côté du cou. Nous avions des pantalons retombant sur nos bottes et, autour du cou, des mouchoirs rouges en percale. Par dessus, nous avions des manteaux sibériens. Quant à moi, j'en avais un noir qui m'avait été donné par mon frère autrefois. En cas de pluie ou de froid, nous emportions en plus un vêtement du pays appelé "osijan" en usage <186> beaucoup ici parmi les paysans. C'était un long et large vêtement fait en peau de chameau, de couleur jaunâtre avec un grand col, de longues manches étroites aux poignets. Ce vêtement n'était doublé que jusqu'à la taille, mais suffisamment chaud quand même car la peau est épaisse et, de plus, imperméable. Un vêtement tel que celui que je décris vaut de 15 à 20 roubles. La chemise rouge que je portais et la casquette, je les avais achetées moi- même et cela lorsque j'habitais chez Tatiana STEZPANOWA. Je faillis, à cette occasion, tomber entre les mains des Russes. Un Dimanche, j'étais allé au marché pour acheter ces choses, afin de les payer moins cher. Je venais de payer ma casquette lorsqu'en me retournant, j'aperçus à quelques pas de moi Monsieur SZOSTAK, un employé très connu que j'avais soigné pour les yeux et qui me reconnaissait très bien. C'était un homme méchant et notre grand ennemi, comme nous en avions des preuves certaines. Je m'esquivai au plus vite en pataugeant dans la boue. J'achetai une chemise plus tard à un paysan dans la rue. J'avais déjà fait auparavant mes adieux à Madame OSTROMECKA. Je ne voyais pas la nécessité de faire mes adieux à d'autres personnes, par prudence c'était préférable pour mon incognito. Le soir donc du 14 Mai (je me rappelle si bien de cette date), je partis chez BIELOW, non sans avoir pris congé de mon hôte sous un prétexte quelconque. Je lui donnai une casquette que j'avais portée jusqu'à ce jour et dont il fut ravi tant elle lui plaisait. Arrivé chez BIELOW, je revêtis mon costume. Dans une petite valise en peau, je mis quelques effets et mes souvenirs de chez moi, que je gardai précieusement, et dont je ne pouvais me séparer. BIELOW alla me louer des chevaux qui devaient venir me prendre à 3 heures du matin. Pendant ce temps, son gendre et sa fille s'inquiétaient de moi comme l'un des leurs, prévoyant les difficultés qu'il me faudrait vaincre et me donnant des conseils. Tout la nuit, nous ne dormîmes pas. BIELOW qui avait été, autrefois, dans les postes, connaissait à merveille toutes les routes de Sibérie ; il m'indiqua la marche à suivre afin d'éviter autant que possible de passer par des villes dangereuses pour nous. J'avais comme la fièvre, mille pensées m'assaillaient. J'entrevoyais les dangers et les difficultés de toutes sortes, mon imagination travaillait tant qu'à la fin, je m'endormis sur un canapé d'un sommeil agité. En rêve, j'entrevis la suite de ce tableau sinistre où m'apparaissaient <187> des monstres. En quittant WAJEWICZ et MINEJKO, nous nous jurâmes de ne plus dorénavant nous parler qu'en russe, fussions-nous même sans témoins, afin de nous perfectionner dans cette langue et surtout, pour ne pas nous trahir. Pour moi, il existait encore un autre danger : en rêve, je parlais souvent tout haut et très distinctement et comme, naturellement, je m'exprimais alors en polonais, je pouvais me trahir. Aujourd'hui quel est le paysan en Sibérie qui ne reconnaîtrait pas un Polonais même par l'accent qu'il garde en parlant en russe et alors que dire de moi si je parlais polonais en rêve. A une heure du matin, je m'éveillai et attendis l'heure décisive de ma destinée. BIELOW alla quérir les chevaux, ses enfants me préparèrent du thé que je bus sur leur aimable insistance, car je ne pouvais rien avaler. Vers neuf heures les chevaux arrivèrent. Il commençait à peine à faire jour, l'orient se teintait de rose, la ville était plongée dans le sommeil. Je dis adieu à BIELOW et aux KUNGUROF, leur ayant promis qu'une fois au-delà de la frontière de la Sibérie, je leur écrirais quelques mots convenus entre nous. Tout ému, je me jetai dans la voiture sur la paille, le cocher fouetta les chevaux et mon voyage commença. Nous étions le 14 Mai de l'année 1865. De ce jour, je m'appelai Alexief IWANOWICZ KORTOW, paysan du gouvernement de WIATKA.. --------------------------- Départ de TOMSK - L'évasion --------------------------- Je ne puis dire ce que j'éprouvais au moment du départ : je me trouvai dans un état unique que ne peut comprendre que celui qui, dans sa vie, s'est vu dans une situation semblable à la mienne. La nature revenait à la vie, l'herbe reverdissait, une tendre verdure se montrait sur les bouleaux, un matin radieux se levait ; mais alors rien ne parvenait à me distraire. Une souffrance, un poids, une foule de pensées me tenaient abattu, j'étouffais ou bien j'éprouvais un sentiment de rage, mais au-dessus de toutes ces douleurs planait une pensée unique, semblable à l'étoile du berger qui brillait au loin ou à l'ancre du salut. Cette pensée, c'était la récompense de toutes mes souffrances, c'était le moment heureux entre tous où il me serait possible d'informer ma famille, au désespoir, que je suis sauvé. Cela seul me donnait la force et l'énergie. Aujourd'hui, au moment où je trace ces lignes, j'ai atteint cette étoile qui me semblait inaccessible <188> , j'ai la récompense de toutes mes douleurs, je suis amplement récompensé car Ils sont heureux, contents, Ils ne pleurent plus ! Mon Dieu, grâces vous soient rendues ! Au printemps, deux routes mènent de TOMSK vers la Russie. Elles se rejoignent à quelques dizaines de kilomètres de la ville. L'une, la principale, longe la prison et la rivière TOM. C'était celle que j'avais suivie à l'aller. L'autre conduit au village de JAR où passe la rivière du même nom qu'il faut traverser sur un radeau. Cette route était préférable au printemps en raison de la facilité à traverser la rivière en cet endroit. Elle avait aussi pour nous un autre avantage, nous ne longions pas la prison, nous n'avions pas à traverser la TOM en ville où stationnaient toujours des gendarmes et la police, race bien gênante pour nous. La distance de TOMSK à JAR pouvait se diviser en deux étapes : l'une dans le village où les Russes m'attendaient, l'autre à JAR. A peine engagé sur la route, je vis avec désespoir que mon cocher, tournant bride et ne me prévenant pas partait au galop dans la direction de la ville. J'étais certain que c'était une trahison, que le cocher m'avait reconnu polonais à mon accent. J'attendis un moment pour m'en assurer et, alors, sauter de la voiture et m'enfuir n'importe où. Mais arrivé à la ville il prit une autre route me disant que passant rarement par ici il s'était trompé et que celle suivie tout d'abord n'aboutissait que dans les champs. C'est ainsi que, lorsque nous prévoyons le danger, tout nous effraye, la moindre bagatelle prend les dimensions d'un malheur. Le reste de la route se passa sans incident : je me suis couché faisant semblant de dormir afin de ne pas être obligé de parler. Nous atteignîmes le village où je devais retrouver nos Russes. Mais où les chercher dans un village qui possédait plusieurs rues allant dans toutes les directions. De tous côtés on vint me proposer de me louer des chevaux, mais je m'empressai de leur dire que le prix du voyage étant très élevé, je serais heureux de trouver quelqu'un qui fît route avec moi, même dussé-je attendre une occasion. Puis je sortis dans le village dans l'espoir de retrouver ceux que je cherchais. Par bonheur, l'un des Russes ayant entendu les grelots du cheval était venu à ma rencontre et là, en présence des paysans de l'endroit, nous parûmes ne pas nous connaître, et nous jouâmes la comédie <189>, nous concertant sur notre voyage en commun. Je pris tout de suite ma valise et me rendis chez eux. C'est là que je connus le deuxième Russe notre compagnon JELSZYN. Je leur expliquai ce qui avait été décidé entre nous, je bus avec eux du thé afin de passer le temps et de ne pas partir tout de suite pour JAR où il nous aurait fallu rester trop longtemps. Ensuite, nous louâmes une troïka et nous partîmes pour JAR. Dès lors je fus un peu moins triste. JELSZYN me parut intelligent, brave, gai et possédant du sang-froid. Et puis je ne me sentais plus seul et pouvais parler librement avec eux sans craindre de me perdre avec mon accent. Nos premières étapes nous coûtèrent très cher car nous n'hésitions pas à payer plusieurs roubles et nous n'aurions pu continuer ainsi longtemps. Nous avions de bons chevaux. En quelques heures nous fûmes à JAR où nous dûmes passer la nuit. Il était alors midi ; c'était un peu tôt, mais que faire ? Il nous fallait attendre WAJEWICZ et MINEJKO ou plutôt Michel SUDNOW et Nicolas IWANOWICZ NIKOLAJEW, car tels étaient dorénavant leurs noms. Pour passer le temps, nous fîmes préparer à dîner. Mes camarades russes me recommandèrent de me laver les mains avant le repas suivant l'usage russe dans un récipient spécial appelé "rukomojnck". C'est une écuelle pleine d'eau et suspendue par deux anses sur une corde et qui a un bec comme une théière. On penche l'écuelle en se lavant les mains et dès qu'on cesse de la tenir elle reprend son équilibre sur la corde. La deuxième leçon qu'ils me donnèrent fut la manière de me signer devant les icônes avant et après les repas. A chaque fois il faut faire trois grands signes de croix et une quatrième sur soi-même tout petit en se courbant assez bas en faisant les trois grands signes de croix. Il faut procéder à cette opération toutes les fois que l'on entre dans une demeure et, ensuite, on s'adresse au maître de la maison par ces mots : "dzien dobry, gospodaru". Avant et après le thé, il faut se signer comme pour les repas. Tout d'abord je m'y prenais maladroitement, mais ensuite, lorsque ma main se fût habituée à ce genre d'exercice je devins aussi habile que mes camarades. Je ne parle que du geste car les lèvres ne prononcent aucune parole, on peut donc ignorer ce qu'il faut savoir dire en soi-même. Après le dîner, nous nous couchâmes pour tuer le temps, mais, de même que je n'avais mangé que "pro forma", le sommeil ne vint pas. Je me couchai afin de ne pas trop me faire voir. Le soir arriva enfin. Notre hôte <190> nous demanda d'où nous venions et où nous allions. Nous lui racontâmes que nous partions à la ville voisine comme ouvriers, mais comme nous avons également notre bagage nous attendons de savoir si notre valise n'est pas restée à notre précédente étape. Au cas où elle ne se retrouverait pas, c'est que nous l'aurions perdue en route et, alors, nous continuerions immédiatement notre route. Afin de couper court à cette conversation, nous le priâmes de nous donner à manger. Le soir tombait. Nous occupions une chambre servant aux voyageurs et dans laquelle il y avait un lit sans literie, une table, quelques chaises, un banc contre le mur et un rideau partageant la pièce en deux et derrière lequel se trouvait le lit. A part nous, il n'y avait pas d'autres voyageurs. Je me rappelle tous les détails de cette journée, car cette nuit-là, je vécus ma première épreuve, mon premier danger. Lorsqu'on nous servit à manger, on mit une lampe sur la table, car il faisait nuit. A ce moment entra dans ma chambre un employé quelconque suivi de quelques paysans. Je fis semblant de m'absorber en mangeant de sorte que je n'eus pas l'air de les voir, mais en moi-même je me demandais s'ils n'étaient pas venus me chercher. Je supposais en un instant que nos camarades avaient été découverts à TOMSK, qu'on avait découvert la trace de notre passage et qu'on allait me prendre. Je me figurais que nous avions été dénoncés par des paysans et que c'étaient eux qui avaient envoyé ici cet employé. Cela me parut d'autant plus la réalité lorsque l'employé se tournant vers nous dit : "pardon, Messieurs, je dois lire quelque chose" et s'approchant de la lumière il sortit un papier de sa poche. J'étais certain que c'était l'ordre de notre arrestation. Il mit un temps à déplier ce papier, nous dévisageant à tour de rôle, nous demandant si nous étions des voyageurs, etc ... Ce papier n'était pas autre chose qu'une instruction de l'Administration des Mines indiquant aux paysans comment s'y prendre pour éteindre les incendies de forêts qui dévastaient la contrée. Ensuite l'employé alla chez notre hôte où, selon l'usage des employés locaux, il s'enivra avec les paysans. Nous entendions leurs cris et leurs toasts. Nous, heureux d'en être quittes pour la peur nous nous allongeâmes et fîmes semblant de dormir. JELSZYN se mit sur le banc et KISZELOW et moi par terre derrière le rideau. Nous nous couvrîmes avec nos manteaux et mîmes nos valises et nos sacs sous nos têtes. JELSZYN ne tarda pas à <191> ronfler et nous nous guettions l'arrivée des nôtres. Nous n'avions pas éteint la lumière. J'avais seulement un peu tiré le rideau pour ne pas avoir la lumière dans les yeux. Vers minuit l'employé revint tout à fait ivre et se coucha par terre au milieu de la pièce. Il s'aperçut que KISZELOW ne dormait pas et lui dit : - Permettez-moi de vous demander qui vous êtes car, voyez-vous, j'ai le droit de vous le demander. Tout en disant cela, il se redressait pour donner plus de prestige à sa figure d'employé. D'autant plus qu'il me serait très agréable de savoir auprès de qui je dois passer la nuit, etc... Ici un hoquet lui coupa la parole. d'autant plus que je crois que l'un de vous est polonais, n'est-ce pas vrai ? Voilà tous mes beaux projets d'évasion envolés, pensai-je. Je ne suis pas allé loin. Par bonheur, mon voisin silencieux jusqu'alors, répondit avec une présence d'esprit remarquable : - Quel est celui de nous que vous pensez être polonais ? - Celui-là, là-bas qui est assis et porte une chemise rouge. On peut facilement se figurer quelle impression cette réponse fit sur moi. J'étais persuadé que j'étais perdu, d'autant que mon KISZELOW n'était ni intelligent, ni perspicace. A ma grande surprise, cependant, il sortit de cet embarras mieux que je n'aurais cru. Il se mit à rire aux éclats et montrant JELSZYN qui dormait, il dit : "en effet, beaucoup de gens à TOMSK prennent mon camarade pour un polonais, car il en a le type. - Voyez-vous comme je suis physionomiste ; j'ai vu cela au premier coup d'oeil, répondit l'employé, pensant que KISZELOW parlait de moi. Et c'était très juste, car JELSZYN avait effectivement le type polonais de telle sorte que la première fois que je le vis et avant qu'il m'eût parlé, je l'avais pris pour un polonais. A TOMSK, beaucoup de personnes le crurent aussi et comme cela l'amusait, il s'était fait couper les cheveux d'une manière différente des Russes afin de paraître plus polonais encore. L'affaire ne se termina pas encore. L'employé exigea de KISZELOW ses papiers. Il les examina, posant force questions, pourquoi ceci, pourquoi cela, espérant toujours le prendre. KISZELOW lui demanda s'il voulait qu'il réveille ses camarades afin qu'ils lui montrent leurs papiers, mais pour notre <192> bonheur, l'eau-de-vie commençait à abattre notre employé, pilier de la sûreté et de l'ordre du gouvernement du tzar. Il commença à bredouiller des phrases sans suite et, enfin, s'endormit. KISZELOW se recoucha, mais nous ne pûmes nous rendormir car nous craignions que nos camarades n'arrivassent avant le réveil de l'employé et, alors, dégrisé, il aurait pu s'en prendre à nous plus sérieusement et malheur à nous ! nous nous tourmentâmes jusqu'au jour et les nôtres n'arrivaient toujours pas. Voyant que je ne pouvais plus échapper au malheur, je décidai de vider ma valise de tout ce qui pouvait être compromettant lors d'une inspection. Entre autres, j'avais un livre de prières en polonais qui m'avait été donné par ma soeur Constance lorsque j'étais à PROUJANY et qui contenait d'autres souvenirs. Je pris ce livre et, tout doucement, je sortis de la chambre et je le mis sur le haut d'une poutre. Au cas où l'affaire se terminerait sans ennui pour nous, j'irais le reprendre là, sinon mon livre y resterait pour toujours. Le livre découvert, j'aurais nié qu'il était à moi car aucun nom pouvant me trahir ne s'y trouvait. Il était bien huit heures lorsqu'un bruit de clochettes attira mon attention et, par la fenêtre, nous aperçûmes nos camarades. L'employé dormait toujours comme un sourd. Profitant de son sommeil, nous prîmes vite nos bagages, nous payâmes l'hôtelier et nous allâmes dans une chaumière voisine. Aussitôt, nous nous empressâmes de raconter à nos camarades notre aventure de la nuit afin de repartir sans perdre un instant. Mais WAJEWICZ était tellement fatigué qu'il s'était étendu sur un lit et nous n'arrivions pas à le réveiller. Il ronchonnait et bien que comprenant notre situation, il ne voulut pas entendre parler d'un départ précipité. Cette scène m'impressionna plus encore que celle avec l'employé, car c'était la réalisation de ce que je prévoyais : nous aurions toujours en WAJEWICZ un mauvais camarade. Lorsque je l'avais quitté à TOMSK lui expliquant pourquoi je partais seul en avant, WAJEWICZ en me tendant la main me dit, avec feu : "sois sûr que nous ne te tromperons pas : WAJEWICZ ne te trahira jamais !" A ce moment-là, ces paroles étaient dites avec une telle sincérité dans la voix et les gestes que j'oubliai alors tout le passé et je le crus. Quel fut mon étonnement lorsque je me vis déjà déçu, car c'était à moi surtout qu'il répondit durement et amèrement. Le lendemain de mon départ de TOMSK, Mademoiselle FABENSKA, une <193> grande amie de Madame OSTROMECKA, apprit par je ne sais quel hasard notre cachette et vint me dire adieu ; elle m'apportait 40 roubles pour la route et une lettre de Madame OSTROMECKA. Mais lorsqu'on lui dit que je n'étais plus là, elle ne voulut pas le croire et, fondant en larmes, elle se mit à dire que c'était bien mal de ma part d'être parti sans la revoir. Rassurée, enfin, sur mon sort par nos camarades, elle leur remit la lettre et l'argent et elle y joignit quelques lignes de sa main, les priant de me remettre tout cela. Afin de ne pas la contrarier, nos camarades prirent les deux lettres sans faire la moindre remarque, mais pour notre sécurité à tous, ils ne pouvaient garder de telles lettres sur eux. Dès qu'elle fut partie, ils décidèrent de lire ces lettres et de les détruire aussitôt. En me voyant ils me communiqueraient le contenu de ces lettres. Comme ils étaient deux, l'un MINEJKO prit la lettre de Mademoiselle FABIENKA pour la lire ; elle ne contenait que des adieux et des voeux. WAJEWICZ prit la lettre de Madame OSTROMECKA. J'ignore ce qu'elle me disait dans cette lettre, mais elle me prévenait sans doute de me méfier de WAJEWICZ duquel elle avait une très mauvaise opinion. Il paraît, me dit ensuite MINEJKO, que WAJEWICZ, tandis qu'il lisait la lettre prit un air farouche et sans l'achever la froissa dans sa main et la jeta dans le poêle qui flambait. Il ne dit pas un mot à MINEJKO du contenu de cette lettre, mais à partir de ce moment-là, il fut de très mauvaise humeur. Ce fait explique sa colère contre moi car il ne pouvait que me soupçonner d'avoir dit du mal de lui à Madame OSTROMECKA. En cela il se trompait formellement car, bien au contraire, chaque fois que nous parlions ensemble de WAJEWICZ, je prenais toujours sa défense, ne serait-ce que pour la tranquilliser au sujet de mon évasion. Le malheur a voulu que cette lettre tombe entre ses mains, cette lettre de Madame OSTROMECKA qui, par sollicitude toute maternelle n'avait pu s'empêcher de me recommander encore de me méfier de lui, ayant probablement appris quelque chose de nouveau sur son compte. On ne pouvait plus rien faire à cela, mais cela nous valut de la part de WAJEWICZ bien des désagréments. Quand j'eus quitté TOMSK, MINEJKO et WAJEWICZ restèrent toute la journée dans sa maison, attendant le soir pour aller toucher l'argent de nos vêtements. Nous en espérions bien 60 roubles <194>, mais ils en valaient bien 100, mais on ne leur en donna que 25. Que faire ? Notre propriétaire me réclamait à tout instant car j'étais parti en hâte, lui disant à peine au revoir. Nos camarades tâchaient de tout concilier pour le mieux. BIELOW leur prépara des chevaux comme pour moi. Et tard dans la soirée ayant laissé au propriétaire, en plus du paiement du loyer et de la nourriture, trois roubles, des vêtements et du linge, ils se glissèrent dans la maison de BIELOW emportant le reste des effets dont ils devaient prendre une partie avec eux dans des sacs et ils remettaient l'autre à BIELOW. Au moment du départ ils remirent également à ce dernier quelques roubles qu'il accepta sans trop de résistance. Les chevaux de louage devaient les mener directement à JAR où je devais les attendre. Les trois forts chevaux les amenèrent en quelques heures à JAR. Eux aussi eurent cependant quelques aventures. Leur cocher, originaire d'Ukraine, homme de forte stature, avec d'épaisses moustaches, était depuis dix ans en Sibérie. Non seulement il avait conservé son costume, mais il parlait sa langue et connaissait certainement bien également le polonais et reconnut notre accent. Après qu'il eut échangé quelques mots avec les voyageurs, il se mit à les appeler "pan" (Monsieur). Nos camarades furent effrayés, d'autant que très bavard, il aurait pu raconter à d'autres ce qu'il avait découvert et, de plus, ne le connaissant pas, nos camarades avaient tout lieu de le craindre. Il essaya même de leur insinuer qu'il était de la même contrée qu'eux. Il fallut, d'une façon adroite, lui faire comprendre qu'il se trompait. Le meilleur argument fut l'eau-de-vie que nos camarades furent contraints de boire avec lui. Arrivés à JAR, ils firent apporter le samovar et invitèrent leur cocher à boire le thé avec eux, de façon à l'avoir toujours à l'oeil. C'est justement à ce moment-là que nous entrâmes dans la chaumière. A peine étions-nous sortis de cet embarras, car le cocher ayant laissé souffler ses chevaux peu de temps, repartit à TOMSK qu'un autre ennui et une autre crainte nous attendaient. Notre désir était de traverser au plus tôt la rivière, mais les paysans nous forcèrent à attendre qu'il y ait plus de voitures sur le bac. On peut facilement se figurer nos inquiétudes et nos craintes car d'un moment à l'autre l'employé pouvait se réveiller. Nos craintes étaient d'autant plus fondées que le propriétaire <195> chez lequel nous avions passé la nuit soupçonnait qui nous étions et voici comment nous nous en aperçûmes. Nos deux camarades russes avaient deux vieux manteaux en peau de mouton et voulaient s'en défaire. Notre propriétaire qui voulait les avoir en offrait si peu que, vraiment, on ne pouvait les lui laisser à ce prix. Voyant que nos camarades hésitaient, il leur dit : - Ne marchandez pas tant, car qui sait si bientôt même tout le reste de vos vêtements ne vous servira plus à rien. Cette phrase fit conclure le marché. Que restait-il à faire ? Enfin, après une longue attente, on nous transporta sur l'autre rive en bac. Nous partîmes le coeur serré, étant sûrs que tôt ou tard nous serions repris et que tout serait fini pour nous. Avant d'atteindre la route postale, il nous fallait encore traverser une autre rivière, pas large ordinairement, mais au printemps elle débordait beaucoup et formait une île. Nous traversâmes le premier bras, puis nous parcourûmes l'île à pied, une demi-verste à peu près et, ensuite, nous reprîmes le bac pour aborder sur l'autre rive. Aussitôt, nous allâmes au village voisin à la recherche de chevaux. Au moment où nous quittions la rive, quelques paysans propriétaires du bac chargeaient des voitures encombrées de bagages. C'était pour des soldats voyageant avec femmes et enfants, ils étaient à peu près une dizaine. Les paysans nous reconnurent pour ce que nous étions, ils nous demandèrent un prix excessif pour la traversée et, s'adressant à mi-voix ils leur dirent de nous arrêter, que nous étions des Polonais. Nous entendîmes tous cette phrase, mais sans perdre notre sang-froid, nous nous rapprochâmes des soldats, nous chauffant au même feu en fumant nos pipes ; nous nous efforcions de paraître gais, mais nous voyions parfaitement les yeux des soldats et des paysans braqués sur nous. Nous étions sûrs que cela finirait mal. Je crois que la seule raison qui fit hésiter les soldats à nous arrêter était qu'ils étaient tous en famille et ne souhaitaient pas s'attirer des embarras sans profit pour eux. Après que les soldats furent partis, les paysans devinrent moins rudes et même nous firent payer moins cher la traversée. Nous ne devions notre salut qu'à un bonheur inespéré. Arrivés au village, nous allions de chaumière en chaumière pour avoir des chevaux. Ou il n'y en avait pas ou on nous demandait <196> des sommes trop élevées. A la fin un paysan consentit à nous donner des chevaux à un prix abordable. Nous entrâmes chez lui et, tandis qu'on attelait, nous demandâmes qu'on apportât le samovar et des oeufs sur le plat. Nous étions alors à vingt verstes de KOLYVAN, autrefois ville de district et les chevaux étaient loués pour nous conduire jusque là. Je me rappelle si bien ce brave paysan qui pouvait approcher de la soixantaine, fort, une figure rouge comme une orange encadrée de cheveux blancs, gai il se mit aussitôt à bavarder avec nous et il ne lui fut pas difficile de voir qui nous étions. WAJEWICZ en disait même trop long. Mais c'était un brave homme de paysan et si réservé qu'il ne nous dit pas ouvertement qui nous étions, mais il nous rendit un grand service. Nous nous apprêtions à partir ; à part lui personne ne se trouvait dans l'isba à ce moment. Il nous dit alors ces paroles : - Je m'imagine que vous aurez bien de la peine et de l'embarras à KOLYVAN car on a donné ordre d'arrêter tous les voyageurs passant par la ville et d'examiner leurs papiers. Nous lui répondîmes que cela ne nous faisait rien, que nos papiers étaient en règle. - Mais voyez-vous, nous dit-il, vous arriverez tard, il n'y aura plus personne de la police ; on vous obligera à passer la nuit et une seconde peut-être encore avant qu'on vous laisse repartir. Vous perdrez beaucoup de temps et je tiens à vous prévenir que le chef de la police de cette ville est une canaille. Nous ne savions quoi lui répondre. - On pourrait remédier à cela, continua-t-il, puisque vous n'avez que faire dans la ville, je dirai à mon fils de contourner la ville et de vous conduire à un village à 10 verstes au-delà. Naturellement nous acceptâmes sa proposition, feignant l'indifférence. - C'est bien que ce sera la nuit car on défend de contourner la ville. Une fois même nous eûmes bien des désagréments, mais cela ne fait rien, la nuit tombe, les nuages noirs arrivent, il fera très noir ; il faut que cela réussisse. Nous remerciâmes Dieu d'avoir mis sur notre route un si brave homme. Nous lui fîmes nos adieux et quand nous montions en voiture, il dit à son fils : "tu les conduiras au village de .... <197> tu sais que lorsqu'on approche de la ville, près de deux moulins, il faut prendre la route à droite". De cette façon, nous évitâmes la première ville. Dorénavant, ce fut notre principe d'éviter autant que possible la traversée des villes où il y avait danger pour nous en raison de la présence d'employés, gens de police, soldats qui nous eussent reconnus plus vite que les paysans et sur la sympathie desquels nous ne pouvions pas compter. Nous étions affreusement las, brisés par tant d'émotions et le manque complet de repos ; nous projetions donc de nous reposer un peu dans ce village vers lequel nous filions. Hélas, malgré une pluie torrentielle et une nuit totalement noire, il nous fallut aller plus loin. La raison était que, dans ce village, on célébrait la fête patronale. En Sibérie, ces fêtes se célèbrent avec solennité, orgies, danses dans les rues, chants ; les habitants se parent de leurs plus beaux habits ; les ivrognes sont en foule, surtout vers le soir, des cris, des bals dans les cabarets et bien souvent des batailles. Dans le village où nous arrivions, en plus des habitants on voyait des soldats venus de la ville voisine pour s'amuser. Le soir tombait, les ivrognes criaient par les rues et, à cause de la pluie, chacun se réfugiait dans les chaumières. Craignant d'être pris dans quelque bagarre avec tous ces hommes ivres, nous préférâmes traverser seulement le village. Quelle nuit pénible encore pour nous. La route était toute déformée et nous manquâmes plusieurs fois de verser dans le fossé. Notre seule distraction était les éclairs qui sillonnaient le ciel et le fracas du tonnerre. Nous étions affreusement trempés et glacés, plus un fil sec sur nous. Alors je me mis à penser que si l'un de nous tombait malade, qu'aurions-nous fait ? Je tremblais rien qu'à y penser. Dieu merci, arrivés au village voisin, nous parvînmes à obtenir des chevaux et le lendemain nous devions repartir. Nous pûmes nous étendre un moment dans la chaumière chaude, mais couchés par terre et bien que trempés jusqu'aux os aucun de nous ne tomba malade. ---------------- La route postale ---------------- Bientôt nous fûmes sur la route postale, sur cette même route par <198> laquelle j'étais arrivé à TOMSK. Ici un autre danger nous obsédait, c'était les "étapes" dans chaque village où l'on pouvait facilement nous reconnaître, surtout MINEJKO qui avait été chef de convoi lorsqu'il allait à TOMSK et ayant été par cela même plus en vue il pouvait être reconnu. Nous avions par contre l'agrément de payer les chevaux bien moins cher. Jusqu'alors nous payions trois ou quatre roubles d'un village à l'autre ou d'un point quelconque à un endroit décidé, ce qui nous contrariait énormément car le chemin qui nous restait à parcourir était bien long et nos maigres ressources diminuaient bien vite. Ici nous ne payions qu'un seul rouble et sans besoin de marchander pour trois chevaux traînant cinq personnes et pour un parcours de 25 à trente verstes. Ils se disputaient à qui nous emmènerait car dans ces régions, c'est leur seul gagne-pain. Cette concurrence était pour nous une bonne aubaine. Souvent, nous étions interpellés, on nous demandait qui nous étions, d'où nous venions. Au début, nous nous faisions passer pour des ouvriers de différents métiers nous dirigeant vers la ville voisine pour trouver du travail. C'est ainsi que MINEJKO se disait ouvrier tailleur ; nous l'appelions MISZA (diminutif de Michel) et comme il était si comique dans sa petite veste que, pour plaisanter nous l'appelions entre nous "portniszaj" (petit tailleur). Un jour une bonne femme, la propriétaire des chevaux que nous avions loués ayant entendu que l'un de nous était tailleur fut enchantée car elle se trouvait embarrassée. Elle avait acheté une pièce de velours noir pour faire un pantalon à son mari, elle voulait le lui tailler elle-même, mais elle n'osait, craignant de gâcher l'étoffe. Elle pria donc MINEJKO de le lui tailler. Le moment était bien embarrassant et nous nous amusions de voir cela. Pour finir, MINEJKO expliqua à la bonne femme, en une théorie improvisée, la manière de tailler un pantalon, il lui conseilla de le couper elle-même et lui s'en tira en lui disant que sans ses ciseaux qu'il avait laissés chez son patron, il ne pouvait rien faire. Il faut avouer qu'en général les rôles que nous étions obligés de jouer étaient mal faits, mais il est vrai que ce n'était pas toujours chose facile. Selon les circonstances, nous étions soit des ouvriers allant à IRBITZ, soit des marchands nous rendant dans les grands marchés de Sibérie ; nous indiquions toujours la ville la plus rapprochée de l'endroit où nous nous trouvions. On nous observait <199> souvent avec curiosité, on faisait sur nous des réflexions tout haut, notre accent ne leur semblait pas être celui du gouvernement de WIATKA. On nous demandait pourquoi nous étions rasés, pourquoi nous portions des cheveux courts ; un jour même on nous demanda si nous n'étions pas des "comédiens" trouvant sans doute que nous n'avions pas l'air de Russes. Selon les questions qui nous étaient posées, nous répondions sur ce que nous avaient appris nos camarades, tantôt par des détails sur le gouvernement de WIATKA, parlant de leurs habitants, de leur "baryn" (seigneur) PONOMAROF. Nous nous empressions de dire que nous avions été auprès de lui à St PETERSBOURG, à MOSCOU, voire même à l'étranger et que, de là venait notre accent différent. Bien souvent on nous croyait, mais je peux dire que, la plupart du temps, on devinait. Aujourd'hui que tout danger est écarté, que notre évasion s'est terminée avec succès, nous pouvons parler de tout ceci avec calme, mais alors, que de souffrances, d'inquiétudes, que d'efforts physiques, que de luttes morales, quel sang-froid il nous fallait avoir pour ne rien laisser voir et ne pas nous trahir. Feindre un homme simple est peut-être la chose la plus dure pour un homme intelligent surtout que ce rôle dut être joué si longtemps. Ma grande détente morale avait lieu lorsqu'assis dans la voiture, je n'apercevais que les épaules de notre cocher. Mais là encore, le repos ne pouvait être complet car il entendait chaque mot que je disais et, familier comme toujours, il s'adressait à nous comme à ses semblables. Mon seul repos physique était lors de nos voyages de nuit car lorsque nous couchions dans des chaumières, pour moi c'était intolérable. Tandis que mes camarades pouvaient dormir tout leur soûl, il me fallait veiller ayant le malheureux défaut de parler tout haut en rêve et si distinctement que chacun pouvait me comprendre. J'aurais ainsi pu me trahir plus facilement qu'en plein jour. En m'entendant parler polonais, je me serais perdu et, avec moi, tous mes camarades. Cependant lorsqu'après quelques jours de voyage, nous nous vîmes sortis heureusement de situations parfois si dangereuses, l'espoir revenait dans nos coeurs et les sombres pensées faisaient place à de joyeuses songeries. Alors les pays que nous traversions, qui m'avaient laissé si indifférent jusqu'ici, commençaient à m'intéresser. Sur la route, lorsque nous nous taisions, mon âme se prenait à rêver et je revoyais ma famille, la maison où <200> j'étais né, où s'étaient écoulés mes jours d'enfance. Ma pensée allait vers tous ceux que je n'allais peut-être plus jamais revoir en ce monde. Avec quels délices mes regards se portaient alors vers ma fleur préférée qui ressortait au milieu de la verdure printanière des prairies. C'était le bouton d'or (calta palustria), une fleur bien commune que l'on voit beaucoup chez nous au printemps et dont la vue me reporte au temps où, petit enfant, je courais sur la prairie qui s'étendait derrière notre maison ou dans les bois, ou au bord de la rivière et j'en faisais des bouquets. A cette heure, ce tableau était présent à ma mémoire comme jadis au temps où j'étais heureux et pour un instant j'oubliais tous ces jours écoulés et si loin de moi. J'oubliais la trame de ma vie où l'on voyait tant de larmes et d'épines rougies de sang et dont l'heure présente représentait peut-être le plus douloureux moment, cette incertitude continuelle, cette situation si difficile qui pouvait, d'un moment à l'autre, devenir ma dernière preuve. Mais à ce moment même je ne pensais qu'au passé heureux tout en aspirant à pleins poumons la senteur délicieuse qui montait des prairies. Mon passé m'apparaissait alors sous de riantes couleurs, redevenait pour moi le présent et si vivant aux yeux de mon âme que, tout comme autrefois, tout dans la nature semblait me sourire ; jadis la vie me paraissait si belle ; je ne savais alors ce que c'était que la souffrance. Je rêvais au temps clair, sans nuage, à la maison de mes parents blanche au milieu de la verdure, les jeunes pousses des arbres, le murmure du ruisseau dans la prairie ; il me semblait voir et entendre tout cela. Je voyais les couronnes de boutons d'or que nous tressions ensemble avec mes soeurs et notre joie et nos jeux. Ces rêves étaient pour moi un repos, une détente et me remontaient plus que le sommeil, plus que la solitude. Il suffisait, pour que je songe, de jeter les yeux sur ma fleur préférée et toute mon enfance m'était présente. Durant notre voyage, il nous arriva de nous arrêter à ITKUL, village où j'avais été malade, il y a si peu de temps encore. Nous atteignîmes ce village en plein jour. Cet endroit était pour moi plein de dangers car beaucoup de personnes me connaissaient, comme l'officier commandant l'étape, les infirmiers de l'hôpital et bien d'autres encore. Nous entrâmes dans le bourg par une petite rue latérale, car en raison de la boue on ne <201> pouvait aborder la rue principale. Par malheur nous rencontrâmes l'officier. Nouvelle épreuve, mais par un heureux hasard, l'officier qui m'avait connu avait été déplacé et de celui-ci, je n'avais rien à craindre. Sortis de cet embarras, nous tombions dans un autre. Chez le paysan où nous devions nous arrêter, nous rencontrâmes plusieurs des nôtres dont l'un habitait ce village et que j'avais connu lors de mon séjour ici. Les autres faisaient partie d'une escorte et avaient été obligés de s'arrêter quelques jours à cause du mauvais état des routes au printemps. A notre arrivée, ils se trouvaient sur le perron. Visiblement, ils nous reconnurent aussitôt rien que par la façon dont ils nous regardèrent, mais ils furent assez adroits pour deviner notre situation et allèrent s'enfermer dans leurs chambres jusqu'à notre départ. Avec précaution, ils continuèrent à nous jeter des regards et des coups d'oeil par les fenêtres en prenant garde de ne pas attirer l'attention de personne. Nous ne nous arrêtâmes pas longtemps, nous fîmes atteler et nous continuâmes notre route. En aucune manière, nous ne pûmes éviter de passer par la ville de KAINSK. Nous voulions y arriver à la nuit, mais cela ne nous réussit pas. Si les routes avaient été en meilleur état, nous aurions pu en restant tantôt plus longtemps dans un village, tantôt moins dans un autre, atteindre la ville au moment voulu. Mais il est vrai qu'il était aussi dangereux pour nous de nous attarder dans les villages ; nous en avions fait l'expérience. Les routes étaient tellement défoncées qu'en maints endroits, notre "troïka" (voiture à trois chevaux), malgré les bons chevaux, avait peine à avancer même vide car nous étions presque toujours forcés de descendre et de patauger dans la boue. Nous entrâmes à KAINSK avant midi. Nous évitions les rues, mais nous rencontrions cependant des nôtres qui étaient condamnés à la déportation dans cette ville. Parmi eux, il y en avait que nous connaissions même ; ils nous regardaient avec étonnement, nous reconnaissant sans doute, mais ne se doutant pas de nos projets. Nous les craignions car l'un d'eux aurait pu nous interpeller sans se douter du mal qu'il nous aurait causé. Notre cocher nous conduisit chez un hôtelier qu'il connaissait et qui louait des chevaux. Nous fîmes atteler de suite et comme la pluie commençait à tomber <202> nous prîmes ce prétexte pour commander une voiture couverte. Ainsi, enfoncés dans la voiture et entièrement cachés par un tablier de cuir qui fermait la capote, nous disparaissions aux yeux de ceux qui eussent pu nous reconnaître. En sortant de la ville, il nous fallut traverser la rivière assez large, sur le bac. Il se trouvait là pas mal de soldats qui, plus que d'autres, auraient pu remarquer nos types polonais ; mais notre capote bien fermée (qu'il n'y avait pas de raison d'ouvrir car il pleuvait toujours) nous dérobait à leurs regards. Un de nos camarades russes sortit seul de notre voiture, paya la traversée et nous nous éloignâmes de la rive toute envahie encore par l'eau qui débordait à cette époque de l'année. Il nous fallut encore traverser en bac la rivière OB. Ces traversées de fleuves sur ces bacs nous causaient beaucoup d'inquiétudes ; il y avait toujours là plus de monde et cela suffisait pour nous mettre en émoi. Le village où nous arrivâmes était coupé en deux par la rivière. Du côté où nous étions se trouvait l'église russe et quelques maisons; de l'autre côté s'étendait tout le village. Nous tombâmes juste sur une noce d'un propriétaire de l'autre rive. Les bacs étaient prêts et attendaient la fin de la cérémonie à l'église pour les transporter chez eux. Cela nous fit perdre beaucoup de temps ; tous étaient ivres et nous ne parvenions pas à nous faire emmener sur l'autre rive. Et puis, comble nous apercevons, parmi les invités de la noce, de grosses légumes, comme notre "assesseur" avec toute sa respectable suite. Nous craignions de voir se répéter encore la scène de notre premier jour de voyage et ici, avec tant de témoins, notre situation aurait été précaire. Mais tout joyeux d'être à la noce et, pour dire vrai, déjà ivres et occupés d'eux-mêmes, ils ne nous prêtèrent, heureusement, aucune attention. Par la suite, nous n'eûmes plus aussi facilement des chevaux et, parfois, il nous fallait errer par tout un village avant de trouver un propriétaire consentant à nous louer des chevaux. Si nous arrivions la nuit, les recherches étaient plus compliquées. Nous frappions aux fenêtres et appelions souvent en vain. Dans ces cas, nos camarades russes nous étaient d'un grand secours, surtout JELSZYN. Avec lui, nous allions à deux pour ces expéditions nocturnes. Leur conduite à notre égard était bonne. Au début nos camarades <203> russes se sentaient un peu gênés d'être sur un pied d'égalité avec nous, ce qui était, du reste, obligatoire pour le rôle que nous jouions. Petit à petit, ils s'apprivoisèrent et devinrent nos camarades simples et très libres et nous nous aperçûmes que nous pouvions entièrement compter sur eux. C'étaient de simples mais braves gens. KISZELOW était un peu craintif et dans les circonstances périlleuses, nous pouvions craindre qu'il ne se trahit bien involontairement. JELSZYN était un garçon bien courageux. Malheureusement il me faut avouer ici que les plus grands désagréments que nous subissions tous ne venaient pas d'eux, mais d'un des nôtres, de WAJEWICZ. Son extravagance, causée peut-être par la dent qu'il avait contre moi ou par son caractère incompréhensible, empoisonnait notre vie, ce qui était très pénible. Je faisais et nous faisions tout ce qui nous était possible pour que notre union fût parfaite, afin d'adoucir sa manière d'être vis-à-vis de nous, mais rien n'y fit et c'est par miracle que nous ne fûmes pas trahis par lui et que tant et tant de fois nous échappâmes au danger. Par exemple il parlait très mal le russe, non seulement avec un mauvais accent, mais il mêlait un tas de mots polonais et, bavard au possible, parlant à tort et à travers quand nulle nécessité ne l'y forçait. Quand nous lui faisions remarquer qu'il ne s'apercevait peut-être pas lui-même de ce qu'il disait ; quand nous le prions d'éviter tout au moins de mettre dans ses phrases russes les mots "ale" (mais), etc... il boudait, se froissait et nous répondait que du moment que nous voulions le reprendre, il ferait exprès de mettre ces mots et qu'il parlerait tout simplement en polonais. Et plus d'une fois, il le fit bien que souvent une simple porte, une mince cloison nous séparât d'autres personnes. Incompréhensible suffisance, incompréhensible folie ! Au début il ne disait rien quand pour un voyage nous payions quelques roubles ; mais par la suite quand nous eûmes des chevaux bien moins chers et que le propriétaire nous réclamait quelques sous de plus par verste, il ne voulait pas consentir à les donner et nous forçait à rester à cet endroit un jour de plus pour attendre un prix moins élevé. Il arrivait toujours que si ce n'était pas plus cher nous devions au moins payer autant et, en <204> plus nous avions la dépense de notre nourriture, pour un jour et sans aucune nécessité. En restant davantage dans les villages, nous courions encore plus de risques. Nous ne pouvions jamais arriver à nous entendre avec lui et chaque fois que l'occasion s'en présentait, il recommençait ses imprudences ; il nous répondait seulement que nous pouvions être tranquilles, qu'il ne nous trahirait pas. C'était WAJEWICZ qui s'occupait des dépenses et qui avait tout notre argent sur lui, aussi lorsque nous lui reprochions le retard qu'il mettait à nous faire repartir, il nous répondait brutalement : "faites ce que vous voulez, je vais vous rendre votre argent et partez seuls, moi je reste". Ces extravagances nous faisaient bien souffrir et empoisonnaient même les instants de liberté dont nous aurions pu jouir parfois. C'était un homme bien bizarre ! Il ne pouvait jamais être franc ni d'accord avec nous bien que nous ne lui ayons jamais rien fait. Souvent, il nous faisait tant souffrir que nous nous serions volontiers séparés de lui, mais d'un autre côté nous ne savions rien de cet homme au passé mystérieux et il eût été dangereux de le laisser. Nous préférâmes le subir et l'avoir avec nous. Nos camarades russes se plaignaient beaucoup de lui et cela nous était d'autant plus pénible que ses folies avaient lieu devant des étrangers. Si nos Russes avaient eu assez d'argent pour la route, comme ils nous eussent souvent quittés tant WAJEWICZ les tourmentait et alors notre situation serait devenue bien périlleuse. Peut-être même la route à pied, moins coûteuse, ne leur aurait pas fait peur, mais la sympathie qui les liait à moi et à MINEJKO les retenait près de nous. Comme si nous n'avions pas eu assez des dangers "extérieurs, il nous fallait avoir dans notre petit groupe cette plaie qui nous torturait sans répit. Que Dieu lui pardonne ce qu'il nous a fait endurer. Un jour en arrivant à un village dans la soirée, nous nous aperçûmes que nous avions une petite rivière à traverser. Nous étions seuls sur la rive ; on nous mit sur le bac et nous allions partir, ravis d'être enfin une fois seuls. Tout à coup nous entendons le bruit des clochettes sur la route. Le bac s'arrêta afin de prendre les voyageurs, supposant qu'il s'agissait d'un courrier ou <205> de la voiture de quelque employé. Nos visages s'assombrirent aussitôt en entendant le bruit de cette voiture et en voyant le bac revenir vers la rive. Un frisson nous parcourut de la tête aux pieds lorsqu'en nous rapprochant les paysans du bac reconnurent le "sprawnik" qu'on attendait. Ils étaient trois dans une voiture confortable, sans doute avec son cuisinier et un domestique. Il fit mettre de suite sa voiture sur le bac sans mettre pied à terre. De l'autre côté de la rive, un groupe de paysans attirés par le bruit des clochettes arrivaient pour saluer le "sprawnik". Combien longue nous sembla cette traversée ! Le "sprawnik" nous regardait, mais avec de bons yeux et par son type il nous sembla voir en lui un polonais ; du reste ses domestiques parlaient polonais entre eux. On ne nous adressa pas la parole et nous abordâmes sans ennui. Nous ne fûmes pas curieux d'assister à la réception du "sprawnik". -------------------------------------------------------- De la frontière du gouvernement de TOMSK à EKATERIMBOURG -------------------------------------------------------- Par la route que nous suivions, nous rencontrions beaucoup de fleuves qui sont nombreux en Sibérie. Dans la Sibérie septentrionale, il y en a encore davantage. L'un de ceux que nous dûmes traverser se nomme l'IRTYCH, un affluent de l'OBI. Nous fûmes contraints de la traverser trois fois, tant son cours est sinueux. La première fois, c'était au 8ème ou 9ème jour de notre évasion. Nous étions alors à 800 verstes de TOMSK et sur les confins de la frontière du gouvernement de cette ville. Ce point avait pour nous une importance primordiale, car, de l'autre côté du fleuve, nous pouvions être un peu plus tranquilles en cas de poursuite dirigée contre nous de TOMSK. Là nous allions remonter un peu vers le Nord, vers l'ancien chef-lieu de district du gouvernement de TOBOLSK, TINKAL ou TINKALINSK. Malgré notre ardent désir de poursuivre au plus vite notre route, il nous fallut rester un jour entier dans un village situé sur la rive, en raison d'une violente tempête qui, semblable aux tourmentes de neige, a lieu en été souvent et appelée "buran". La navigation s'en trouve arrêtée sur les larges fleuves, à cause de la largeur, car les bacs sont obligés de marcher à la rame parce qu'il devient impossible de tendre un câble d'une rive à l'autre. Jamais on ne rencontre de pont en Sibérie, à l'exception des <206> toutes petites rivières. La tempête, ce jour-là, soufflait avec une telle violence sur l'IRTYCH, les vagues étaient si hautes que l'on nous déclara être dans l'impossibilité de traverser et on nous dit d'attendre le soir, car alors la tempête se calma et quand nous quittâmes la rive, le fleuve n'était plus agité. Avant d'aborder à l'autre rive, la tempête reprit avec rage, et bien que nous n'ayons plus que cent pas à faire, il nous fallut tous lutter et faire marcher les rames avant d'arriver. A une verste de la rivière, notre voiture se brisa et nous eûmes bien du mal à arriver à un village afin d'en prendre une autre. Nous étions alors encore dans le gouvernement de TOMSK. Laissant de côté la route qui menait à OMSK qui, quoique large, était mal entretenue, nous tournâmes à droite et, par la route dite marchande, nous nous dirigeâmes vers TINKALINSK, comme je l'ai dit tout à l'heure. La route était bien mauvaise aussi, pleine de trous, de boue, de fascines fraîches, perdue au milieu de plaines boueuses ou d'étendues blanchâtres qu'on eût dit saupoudrées de sel. Ces dernières s'appellent des "solonczak", c'est-à-dire des endroits imprégnés de sel. La blancheur de la terre provient de ce sel qui, en raison de l'évaporation de l'eau, se cristallise et devient visible. La flore, dans ces endroits, est très pauvre, la terre est, parfois, tout à fait aride. Nous avions toujours un temps superbe. Nous avançâmes bien lentement à cause de l'état de la route et de la difficulté que nous rencontrions à nous procurer les chevaux. Au printemps, les chevaux sont lâchés librement dans la steppe. Je ne me souviens plus exactement quel jour nous arrivâmes à TINKALINSK. Cette petite ville est bien située, entourée de bois. En approchant de la ville, nous prîmes la route allant de TOBOLSK à OMSK, une route bien entretenue comme en général toutes les grandes voies dans le gouvernement de TOBOLSK. La route était bordée de bouleaux, il n'y avait pas de poteaux télégraphiques. TINKALINSK avait 1.500 habitants et ne se distinguait en rien des autres villes de Sibérie : mêmes coutumes, même type. Elle est distante de 464 verstes de TOBOLSK. Là, nous nous approvisionnâmes en tabac et en autres produits nécessaires pour la route. Nous achetâmes aussi de la viande que nous fîmes cuire et que nous portions dans nos sacs. Nous mangions toujours de <207> la nourriture froide, généralement dans la voiture et nous ne buvions du thé chaud que pendant nos haltes. Là, nous ne pouvions manger leur nourriture car elle nous était nuisible ; elle se composait ordinairement d'une soupe, d'habitude très salée (peut-être en raison de ce que le sel ne coûtait presque rien) avec de la viande tellement cuite qu'elle s'écrasait comme de la charpie. Ce plat d'un goût indéfinissable n'était que salé, mauvais et plein d'écume. Ensuite on nous donnait de la viande coupée en petits morceaux par des mains de propreté douteuse de la maîtresse de maison. Puis venait de la "kasza" ou de la friture de pâte. Pour le dessert, on apportait du lait caillé sucré. Nous n'avions pas chaque jour un repas si abondant, généralement ces repas se composaient de deux plats seulement. Et durant le jeûne, alors il est difficile de dire ce qu'ils mangent. Chacun mange dans le même plat à moins que le nombre de personnes autour de la table soit trop grand et que chacun ne puisse arriver jusqu'au plat. Nous ne restâmes à TINKAL que deux jours à peine. Une des péripéties les plus désagréables et les plus douloureuses en même temps que dangereuses, durant notre voyage d'évasion, furent nos rencontres avec les nôtres sur les routes, avec ceux qui allaient vers le fond de la Sibérie. De très loin, nous apercevions ce triste convoi, se déroulant semblable à un long ruban sur la route. Quand ils étaient à pied, ayant leurs bagages sur des voitures, c'était un convoi de criminels avec des fers aux pieds et ils précédaient de peu un convoi des nôtres. De très loin, on entendait résonner leurs fers qui traînaient sur la route. Ce bruit est navrant et, bien que nous l'entendions souvent, notre oreille ne put jamais s'y habituer ni se faire à cela. Lorsque nous croisions sur la route un convoi des nôtres, nous entendions un son de voix en notre langue maternelle ; nous les frôlions, pour ainsi dire ; notre coeur se déchirait de douleur à ces rencontres qui arrivaient deux ou trois fois par jour quelquefois. Non seulement nous ne pouvions les arrêter, les questionner, mais nous étions obligés, par prudence, de nous cacher ou de détourner nos visages, afin de n'être pas reconnus par l'un d'eux. Quel chagrin pour nous de nous priver de cette joie de revoir peut-être <208> parmi ces pauvres gens quelqu'un de notre famille, un frère, une soeur, un ami ou une connaissance. Nous les craignions alors autant que nous-mêmes, car revoyant un être aimé, une seconde d'oubli, une exclamation douloureuse aurait pu nous trahir et nous perdre. Eux aussi nous regardaient parfois avec curiosité et attention ; nous apercevions leurs tristes regards en jetant les yeux de dessous le mouchoir qui nous couvrait le visage posé là comme pour nous préserver du soleil et de la chaleur. Peut-être fûmes nous parfois reconnus ; nous n'osions chercher parmi eux un visage connu. Ensuite, nous eûmes moins l'occasion de rencontrer ainsi des convois à pied, car un ordre avait été donné de leur faire faire cent verstes par jour en voiture. Ces rencontres, alors, étaient moins pénibles car le défilé durait moins longtemps ; vingt ou trente voitures au plein trot étaient vite croisées et nous n'avions pas le temps de nous regarder les uns les autres. Puis, lorsque nous arrivâmes entre TOBOLSK et les monts OURAL, nous croisâmes encore d'autres convois. C'était des convois composés tout au plus de 20 personnes, en poste et conduits par un officier et des gendarmes en costume bleu. Les convois étaient des prisonniers politiques du Royaume et ces "anges gardiens" les convoyaient depuis VARSOVIE jusqu'à TOBOLSK. De TOBOLSK, ils étaient emmenés comme d'autres mortels. On leur faisait prendre le chemin de fer jusqu'à NIJNI-NOVGOROD et, de là, en 12 ou 15 jours, ils arrivaient en voiture de poste à TOBOLSK. Leur voyage était donc très rapide. Parmi eux, on voyait des femmes, des vieillards, des prêtres. Certains d'entre eux avaient des fers. Pourquoi le gouvernement favorisait-il ainsi ces prisonniers du Royaume, leur épargnant une longue et fatigante route ? Pourquoi leur donnait-on cinq "zloty" ou 1/2 rouble par jour ? Impossible de savoir pourquoi. Lorsque nous croisions ces convois sur la route, rien de changé pour nous, mais parfois, nous nous trouvions fortement dans l'embarras et en danger lorsque nous nous rencontrions au relais de poste, ce qui nous arriva plusieurs fois en plein jour, lorsque nous-mêmes étions obligés de prendre la voiture de poste. Nous évitions autant que <209> possible de nous trouver à côté d'eux, fuyant les prisonniers et les gendarmes et, surtout, évitant de parler avec eux. Dieu nous protégea, évidemment, car rien ne nous arriva, mais chacune de ces rencontres était bien dure pour nous. Nous dirigeant toujours vers l'ouest nous traversâmes TINKAL et nous acheminâmes vers EKATERIMBOURG. Nous brûlions toutes les villes que nous traversions sur le bord de la route, mais nous ne pouvions en aucun cas ne pas nous arrêter à EKATERIMBOURG, car cette ville se trouvait sur l'unique route qui mène en Sibérie. Mais nous en étions encore loin ; nous devions rencontrer quelques villes du gouvernement de TOBOLSK comme JATATOWOWSK et KURHAN vers le sud et TIUMEN vers le nord ; plus loin, nous avions à traverser les monts OURAL, puis la frontière de la Sibérie et deux importantes villes comme KAMYNTOW appartenant déjà au gouvernement de PERM. Quant à OMSK et TOBOLSK, nous en étions déjà loin. Notre route passait pour ainsi dire entre ces deux villes, l'une au sud, l'autre au nord. Nous ne pûmes éviter de nous arrêter dans toutes les villes que j'ai citées plus haut. Sous ce rapport, nous étions plus heureux dans le gouvernement de TOBOLSK qu'au-delà des monts OURAL. Là-bas, nous évitâmes trois grandes villes et plus loin, nous ne pûmes brûler que KAMYSTOW et cela, au détriment de notre poche et de notre santé. Il nous fallait, là, prendre une route latérale. On rit chez nous de nos routes de PINSK et de POLESIA, mais que sont-elles, comparées à cette route, et en cette saison encore. A chaque instant, nous trouvions des fossés pleins d'eau, de boue, de terres molles dans lesquelles nous nous embourbions, nous versions souvent, nous cassions les essieux, les roues, etc... Ayant essayé ce moyen, nous vîmes l'impossibilité pour nous de continuer d'emprunter ces routes latérales, d'autant que plus nous avancions dans notre évasion et plus les routes devenaient impraticables. Nous revînmes donc presque aux portes de la ville et là, nous parvînmes cependant à la contourner. Nous nous rendîmes compte, après cela, de la difficulté pour un prisonnier de s'échapper en cours de route d'un convoi. Pour égarer les recherches, il lui faudrait prendre les chemins latéraux. Et comment fuir parmi ces routes défoncées <210> : on ne le peut ni à pied ni même à cheval. Encore dans le gouvernement de TOBOLSK ou de PERM on rencontre des habitants, des villages au bord de ces routes, mais plus avant en Sibérie, il n'y a plus rien de tout cela. Si on quitte la grande route pour prendre un chemin détourné, regardez à droite et à gauche, vous ne verrez que la steppe, la forêt, les marécages et le ciel. Au cas où le pauvre prisonnier ne serait pas rattrapé, il lui faudrait mourir de faim. Du reste dans les convois, il nous eût été difficile de nous sauver car on nous comptait tous les jours. L'évasion n'est possible que dans une grande ville. Notre façon d'éviter les villes et les renseignements que nous demandions sur les routes latérales nous eussent bien vite fait soupçonner, n'était une circonstance qui nous servait de prétexte habile. Mais avant de parler de cela, je dois dire que nous avions sur une longue distance notre marche de route toute indiquée par l'employé BIELOW de TOMSK, lequel ayant été employé des années au service postal, connaissait exactement toutes les routes et chemins d'une grande partie de la Sibérie. Nous n'eûmes donc pas besoin, pendant longtemps, de demander notre route ; nous nous faisions conduire disant que nous allions à tel ou tel endroit ; de là, nous en faisions autant et ainsi nous avancions sans nous égarer. A la fin, nous n'eûmes plus de plan tracé d'avance et surtout arrivés au gouvernement de JATUTOROWSK. Le prétexte dont je parlai tout à l'heure était le suivant : à partir de ce gouvernement, il y avait la poste libre, on ne voyage plus que par la "podorozna" et il est interdit aux paysans sous peine de grande responsabilité de transporter des voyageurs de leur propre initiative sous peine de punitions, de confiscations de chevaux. La poste avait donc une sorte de monopole et la route coûtait cher. Les paysans, malgré la défense, risquaient leur chance et transportaient des voyageurs et, bien entendu, à meilleur compte (ce qui était pour nous une grande commodité) et, pour plus de sécurité, par des routes latérales. Cette circonstance était un bienfait pour nous, cela nous coûtait moins cher, nous évitions la grande route et ses dangers et nous étions très bien accueillis par les paysans. Un paysan nous amenait chez un ami qui, lui, nous emmenait plus loin et, ainsi, nous avancions. Malheureusement, nous ne pûmes profiter <211> de ce bon moyen, comme je le raconterai en son temps. En parlant de la façon dont nous évitions les villes, je me suis un peu écarté de mon sujet, car j'ai encore bien à raconter sur notre voyage dans cette région. J'ai cependant préféré dire tout ce que j'avais à dire sur ce sujet en une seule fois, afin de ne pas me répéter inutilement. Je reviens donc à notre voyage encore en Sibérie, en-deçà des montagnes. Les journées étaient chaudes et souvent nous voyagions simplement avec des chemises de couleur. Durant tout notre exode, nous ne dormîmes pas une seule fois tout notre saoul. Nous ne nous déshabillions jamais, nous enlevions seulement notre paletot et nos chaussures. Nous nous couchions généralement sur des parquets sales, ne nous lavant que "pro forma" et seulement les mains le plus souvent ; nous ressemblions à des diables. Hâlés, sales autant qu'on peut l'être, nous aurions tant voulu changer de linge et nous laver convenablement. Il est vrai que, de cette façon, nous ressemblions davantage à des paysans ; mais l'état dans lequel nous nous trouvions dépassait à la fin la mesure de notre patience. Nous avions très peu de linge de réserve et nous ne pouvions le laver car à quel moment le faire ? Un jour nous tombâmes chez un propriétaire qui nous emmena dans une cabane avec baignoire, nous profitâmes de cette occasion mais cette baignoire n'était pas meilleure que celle que j'ai décrite plus haut. Mais nous n'eûmes ce plaisir qu'une seule fois. Dans notre manière d'être, nous nous efforcions de paraître insouciants, nous semblions toujours en parfaite humeur comme il convient à des gens libres et heureux. Je pus, en cela, mettre à profit les chansons russes apprises à TOMSK. Nous les chantions en choeur, nous entr'aidant l'un l'autre et, souvent, le paysan qui nous conduisait, mis en gaîté par notre entrain qu'il croyait sincère, chantait avec nous. Parfois nous éclations de rire, chantant des chansons sur le Tzar blanc, entonnées par nos Russes, où se mêlait plus d'une plaisanterie et alors, les paysans étaient on ne peut plus heureux et riaient plus fort que nous. La route nous épuisait de plus en plus, mais nous étions loin de TOMSK : plus de 500 verstes nous en séparaient. Petit à petit, l'espoir remplissait notre âme, nous espérions réussir et c'était ce qui nous donnait la force et la résistance. <212> Le paysage commença à changer ; à la plaine succédèrent des horizons mamelonnés ; il nous était facile de reconnaître que c'étaient les premiers contreforts des monts OURAL. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit plus haut de ces montagnes, le paysage que nous avions sous les yeux était semblable, seulement nous étions dans d'autres conditions à présent et c'est ce qui nous faisait voir tout différemment. Quand nous arrivâmes dans les montagnes, un vent glacial avec pluie et neige nous gelait complètement et, malgré nos gros vêtements, nous étions transis de froid. Et nous étions cependant en juin. Les habitants nous racontaient que, depuis le début du printemps, ils n'avaient pas eu une journée chaude et, en raison de cela, ils avaient perdu beaucoup de chevaux. Toutes leurs provisions d'hiver étaient épuisées. Ne sachant que faire, l'herbe commençant à peine à lever de terre, ils se voyaient contraints d'ouvrir toutes les étables et de lâcher le bétail. Les pauvres bêtes, affaiblies par le manque de nourriture, périssaient par centaines de froid et de faim surtout. Durant notre route, nous voyions leurs cadavres à chaque pas dans les forêts. Personne ne prenait même leurs peaux, les corbeaux seuls et les pies faisaient des repas somptueux et l'air, en certains endroits, était plein d'émanations affreuses. Cette calamité retomba aussi sur nous car, vu la rareté des chevaux, nous devions payer double ou triple. Et nous perdions beaucoup de temps car les chevaux avançaient plus lentement, tombant ou s'arrêtant et nous perdions du temps à chaque halte pour en retrouver d'autres. Notre caisse était déjà à moitié vide. La poste libre dont j'ai parlé plus haut existait aussi ici, sur la ligne TIUMEN-EKATERIMBOURG. Ici, nous fûmes obligés de l'utiliser à cause du manque d'autres chevaux et la différence du prix de transport devenait insignifiante. De plus nous voyagions ainsi beaucoup plus rapidement. Nous touchions à présent la frontière de la Sibérie. Là, pas de garde spéciale, seulement au-delà de cette frontière. Le droit russe punit plus durement les prisonniers évadés ou arrêtés que ceux de l'autre côté de la frontière. on considère donc chez eux le passage de la frontière comme un délit beaucoup plus grand qui augmente de beaucoup la punition du prisonnier évadé. Aussi, à côté de nos sentiments joyeux, la vue de ces poteaux-frontières que nous dépassions et <213> quittions avec, peut-être moins de délices que les âmes s'envolant des souffrances du purgatoire, nous amenait à penser qu'en cas de malheur, il nous faudrait peut-être revenir de l'autre côté de ces poteaux pour des épreuves encore pires et plus dures que celles que nous avions vécues jusqu'ici. Nous savions bien que le gouvernement de PERM était le plus difficile à traverser pour des évadés de Sibérie car, ici, les paysans eux-mêmes guettent leurs passages dans leur propre intérêt, ou bien dévalisent ces pauvres malheureux, leur enlevant les quelques sous qu'ils possèdent et leurs misérables vêtements. Il eut été bon, alors, de faire refaire nos billets car ceux-ci étaient visés à TOMSK. Avec d'autres papiers sans visa, ayant passé la frontière, nous pouvions soutenir que nous ne venions pas de Sibérie et que nous arrivions du gouvernement de WIATOK. J'avais sur moi un cachet, on pouvait se procurer du papier et de l'encre n'importe où, mais, hélas, nous étions tellement surveillés que nous ne pouvions rien faire. Que faire ? Il nous fallut partir plus loin. La première ville que nous rencontrâmes au-delà de la frontière fut SZADRYNSK, dans le gouvernement de PERM. Nous y arrivâmes à midi. La chaleur était étouffante. La ville se présentait bien. Elle possède beaucoup de maisons de pierres, elle a 6.000 habitants ; les rues en sont larges et animées. Nous sommes à 576 verstes de PERM. Après avoir longtemps erré par la ville, cherchant des chevaux car, ici, nous ne voulions pas prendre la poste, nous arrivâmes chez une veuve pour nous reposer, dans un coin commode pour nous, car il n'y avait personne chez elle. En traversant les rues de la ville, nous rencontrâmes beaucoup des nôtres déportés ici même. Je ne savais pas alors que j'avais ici un cousin germain, Witold. En tous cas, je n'aurais pu le voir si je l'avais su ici. Après avoir bu du thé, nous partîmes plus loin, directement jusqu'à EKATERIMBOURG car, comme je l'ai déjà dit, il nous fut possible d'éviter KAMYNTOW. ------------- EKATERIMBOURG ------------- Jusqu'à EKATERIMBOURG, il ne nous arriva rien de remarquable. Nous <214> avions assez d'argent pour nous rendre à KUNGUR où j'avais l'espoir d'emprunter de l'argent à mon frère Louis, déporté dans cette ville. Une partie de l'argent était dans les mains de WAJEWICZ et mes 25 roubles étaient toujours cousus dans ma chaussure. Je les lui avais montrés un jour, lui déclarant que je les tenais à notre disposition, au cas où, un jour, il faudrait payer plus cher pour les chevaux, mais que ce n'était pas une raison pour nous attarder dans les villes. En arrivant à EKATERIMBOURG, il ne me restait plus que quelques roubles. Dans cette ville, nous descendîmes dans une auberge où s'arrêtent les paysans. Nous ne voulions pas rester longtemps dans cette ville, mais WAJEWICZ nous déclara qu'il lui fallait absolument voir quelqu'un parmi ses connaissances en ville et qu'il nous faudrait passer la nuit, ici. Nous consentîmes, mais le lendemain il partit dès le matin et ne revint qu'à midi. Je remarquai qu'il était troublé. Au bout d'un moment il m'appela dans la cour et quand nous fûmes seuls il me dit qu'à notre dernier arrêt avant SZADRYNSK il avait oublié son porte-monnaie contenant un faux cachet et 50 roubles, les derniers que nous possédions. Il n'avait pas voulu nous l'avouer plus tôt de peur de nous chagriner. En se couchant sur un banc pour dormir, il avait mis cela sous sa tête et, en partant, il l'avait oublié. Il était sûr de se procurer de l'argent à EKATERIMBOURG et c'était pourquoi il ne nous avait rien dit. A présent, malheureusement, il n'avait trouvé personne là où il espérait emprunter de l'argent : ses amis avaient été déportés dans d'autres villes et il ne savait plus que devenir. Il est facile d'imaginer l'impression que nous causa cette nouvelle. Jusqu'à KUNGUR où était mon frère, nous avions encore 300 verstes à faire et après que nous aurions payé notre hôte pour la nourriture et le coucher, il ne nous resterait plus que quelques roubles. Si WAJEWICZ nous l'avait dit plus tôt, nous aurions compté davantage afin de ne pas manquer d'argent, mais ne sachant rien, nous prenions tout le temps la poste, nous payions cher afin de gagner du temps et de nous rendre le plus vite possible à KUNGUR où j'étais à peu près certain d'obtenir de l'argent par mon frère Louis. Affreuse position ! nous nous creusions la tête, chacun de nous cherchant à se rappeler s'il ne connaissait pas quelqu'un en ville. MINEJKO eut une <215> idée et partit. Nous l'attendîmes tout fiévreux. Il revint sans rien. WAJEWICZ se taisait ; on voyait qu'il était navré ; nous ne voulions même pas lui en faire un reproche et pourtant il l'eût bien mérité car souvent nous l'avions averti de ne pas placer ainsi son argent car il était dormeur et pouvait facilement l'oublier. Mais comme toujours il ne tenait aucun compte de nos observations qu'il prenait toujours très mal, les regardant comme une offense et continuait d'en faire à sa tête. Lui reprocher cela maintenant eût été déplacé et n'aurait servi à rien. Nous le laissâmes tranquille et nous nous efforcions de conjurer le malheur. Je me souvins que, lors de mon départ pour la Sibérie, j'avais été appelé par le docteur KIETKIEWICZ, directeur de l'hôpital d'EKATERIMBOURG situé tout auprès de notre camp, dans un but très noble car c'était un homme très recommandable et très bon polonais. Il voulait que chacun des médecins de nos convois connût le caractère et le traitement de toutes les maladies en Sibérie, ayant, lui, plus de dix années d'expérience et sachant que nous soignions nous-mêmes tous les nôtres. Il avait donc raison et cela pouvait donc être utile pour tous. Enhardi par cela et bien que nous ne nous soyons pas vus depuis plus d'un an et très peu de temps, j'espérai qu'il se souviendrait de moi, et, connaissant sa valeur, que je pourrais me découvrir à lui et le prier de me prêter 25 roubles qui, je pensais, nous auraient suffi jusqu'à KUNGUR. Je me renseignai pour savoir où il habitait et je me rendis chez lui immédiatement, estimant qu'il était préférable que je le visse dans sa maison ; mais je ne l'y trouvai pas. On me dit que je pourrais le rencontrer à l'hôpital. Afin d'en finir au plus vite, je décidai de m'y rendre sur le champ bien que je visse un danger à arranger une pareille affaire au milieu de beaucoup de monde. J'emmenai avec moi JELSZYN et nous partîmes. Le docteur était occupé dans la salle des consultations. Je l'attendis une heure dans le couloir. A chaque instant des médecins dont je me rappelais le visage pour les avoir vus il y avait un an, passaient auprès de nous. Au commencement, ils ne firent pas attention à nous, mais à la longue, ils nous regardèrent et peut-être bien que certains me reconnurent aussi. A plusieurs reprises, ils nous demandèrent ce que nous désirions. Je leur répondis que j'attendais le docteur. <216> - Mais vous pouvez entrer là, me dirent-ils en me montrant la salle. - Je vois que le docteur est occupé, je préfère attendre qu'il sorte. Ma réponse parut les intriguer davantage. Lorsque le docteur apparut dans la porte, je m'approchai de lui et je lui dis en russe que j'avais quelques mots à lui dire, seul à seul. Il entra alors avec moi dans une petite pièce vide et lorsque nous fûmes dans un coin, près de la fenêtre, je lui dis en polonais : - Vous vous souvenez peut-être de moi ; il y a un an je suis venu ici, dans cet hôpital chez vous. Evidemment il ne s'attendait pas à entendre parler en polonais ; il me regarda avec étonnement. - Oui, oui, je me rappelle, mais que signifie ce costume ? me dit-il brièvement. Alors en deux mots, je le mis au courant de ma situation et je lui dis ce qui m'amenait vers lui. Et lui de me répondre, en distillant chaque mot : - Je ne prête d'argent à personne. Tout mon être tressaillit, la colère me fit voir rouge devant une réponse aussi cynique et injurieuse. Au bout d'une seconde, ayant repris le dessus et lorsque je songeai qu'il ne s'agissait pas uniquement de moi, et qu'il était pour nous une planche de salut, je recommençai à le prier, à lui affirmer que dès que j'aurais reçu de l'argent de mon frère, je le lui renverrais quelques jours après, que, sans argent nous allions périr. Tout fut inutile ; pour toute réponse, voilà ce qu'il me dit : - Si je le pouvais, je vous prêterais volontiers de l'argent, mais en ce moment, je n'en ai pas; C'était un mensonge révoltant après la première réponse qu'il m'avait faite. Je n'avais plus à insister, j'ajoutai seulement : - Je compte sur votre honnêteté, Monsieur, et que vous ne profiterez pas de mon aveu ; et j'allais me retirer, mais il m'arrêta et me dit : - Il y a ici un docteur CHORODOWICZ et un employé GRUDINSKI : ce sont des polonais et de braves gens. Vous les trouverez facilement, chaque cocher les connaît tous deux. Allez les trouver. Tous deux sont riches et vous <217> viendront en aide volontiers. Je ne répondis rien et, au même instant je quittai l'hôpital abattu et brisé affreusement par cet entretien. Que faire ? Aller trouver des inconnus lorsque celui-ci m'avait refusé tout secours ? Je n'avais plus aucun espoir. J'avais grand peur car aussitôt que je fus entré, tout le monde entoura JELSZYN pour savoir qui j'étais. Il répondit que nous habitions la ville tous les deux. Il faut croire qu'ils ne le crurent pas car, lorsque je sortis, ils nous suivirent des yeux et vinrent même sur le perron. Je ne vis pas cela car j'étais tellement sûr que nous étions perdus qu'une heure plus tôt ou plus tard cela m'était égal. Risquer encore une fois et sans aucun espoir de réussite, à quoi bon ! Revenu vers les miens qui nous attendaient comme le Messie, nous décidâmes d'essayer encore et de nous rendre auprès de ces deux personnes indiquées par le docteur. J'endossai le paletot noir de JELSZYN, je louai un fiacre et je partis. GRUDINSKI demeurait loin, hors de la ville ; je le trouvai chez lui tout seul. Lorsque je lui eus dit le but de ma visite, il me répondit poliment mais sèchement : - Je vous demande pardon de ne pouvoir vous être agréable, Monsieur. Je compris très bien son attitude, car il pouvait se croire en présence d'un espion russe, tant de fois ainsi envoyés aux nôtres. Moi-même à sa place je n'eus pas agi autrement. Je regrettai ma démarche, mais un "noyé s'accroche à une lame de rasoir", c'est un proverbe bien vrai. En revenant, je devais passer près de la maison de CHORODOWICZ, un docteur ainsi que me le disait mon cocher. J'hésitai à entrer chez lui, lorsque mon cocher me dit que la maison du docteur dont je lui avais parlé était là où se trouvait une voiture arrêtée. - Et à qui est cette voiture ? - Au docteur KIETKIEWICZ. Bien me dis-je, puisqu'il en est ainsi et bien que je ne connaisse pas le propriétaire, son hôte m'est connu et me sera d'un grand secours. Je pensais aussi que KIETKIEWICZ, près réflexion, avait vu qu'il avait mal agi envers moi et qu'il venait ici exprès pour préparer CHORODOWICZ à ma visite et réparer le mal. J'entrai donc. Sans doute m'avaient-ils <218> vu par la fenêtre car, à peine entré dans la chambre, un homme d'une soixantaine d'années avec une longue barbe blanche et avec une certaine anxiété dans les traits m'apparut sur le seuil. Je lui demandai si le docteur était chez lui. - C'est moi-même, que désirez-vous ? Ce vieillard était CHORODOWICZ. Je dis alors que je suis envoyé par le docteur KIETKIEWICZ, que je suis heureux de rencontrer ici car il me connaît et il pourra confirmer qui je suis et je lui exposai ma demande. Ce que cela me coûtait, combien j'éprouvais de serrement dans la poitrine à mendier ainsi une aumône, cela dépasse tout ce que l'on peut imaginer et, cependant, il fallait le faire. A peine avais-je terminé ma requête : - Monsieur, dit-il, en tremblant des mains, allez-vous en, sortez d'ici au plus vite et ne dîtes à personne que vous êtes venu ici. Et il attendait avec impatience que je fusse dehors. Oh ! je ne me le fis pas dire deux fois ; c'était trop pour moi ; même l'aurais-je voulu, je n'aurais pas été capable de sortir un mot de ma bouche et, comme un fou, je m'enfuis de chez lui. Si cet homme avait eu un peu de coeur, il est impossible que, me voyant dans cet état, il n'eût pas compris que je n'étais pas un espion. Je n'avais nul besoin de cacher ce qui se passait alors en moi ; il pouvait voir sur mes traits l'assurance que ce que je disais était la vérité. Cette souffrance morale qu'ils me firent endurer me fut d'autant plus pénible qu'elle m'était infligée par les miens. Ayant essayé par tous les moyens de nous tirer de cet embarras, nous nous consultâmes tous pour savoir que faire. Rester plus longtemps dans cette grande ville était très dangereux et puis nous n'avions plus de quoi nous nourrir et nous mettre en route avec quelques roubles seulement ; c'était une situation affreuse. Il fut donc décidé que nous partirions de la ville en voiture et qu'ensuite, nous continuerions la route à pied. Nous aurions couru un trop grand danger en quittant la ville à pied avec nos baluchons sur les épaules alors qu'on nous avait vus arriver en voiture. Nos compagnons russes partageaient notre sort sans le moindre murmure, et même nous voyant dans un pareil embarras ils nous donnèrent les derniers roubles qu'ils avaient encore sur eux. Et lorsque <219> nous eûmes arrêté définitivement nos projets, nous éprouvâmes un soulagement et même, chose qui peut sembler bizarre nous revînmes à notre bonne humeur d'autrefois. Notre décision prise d'un commun accord et l'union qui régnait parmi nous en fut la cause. Nous ne pouvions pas nous reprocher mutuellement de ne pas avoir épuisé tous les moyens possibles pour sortir de cette situation angoissante. Nous n'avions pas réussi. Il nous restait l'espoir que Dieu ne nous abandonnerait pas. Ne nous souciant plus trop de ce qui pouvait nous arriver, nous louâmes des chevaux et quittâmes la ville. ------------------------ D'EKATERIMBOURG A KUNGUR ------------------------ Il pouvait être cinq heures de l'après-midi quand nous sortîmes de la ville d'EKATERIMBOURG. Le temps était splendide, les environs magnifiques et pittoresques. Couchés ou assis dans une profonde "brycszka", nous filions sur une route rocheuse, fumant nos pipes au milieu de nos rires et de nos plaisanteries ; nous paraissions être tout à fait heureux. Il n'est rien de tel que la jeunesse ! Nous ne pensions plus à ce qui allait nous arriver dans le village où nous nous arrêterions. Après deux heures de voyage, nous arrivâmes dans un village. Le cocher nous amena chez l'un de ses amis. Là nous commandâmes un samovar et "pro forma" nous commençâmes à marchander pour avoir des chevaux. Pendant ce temps, l'homme qui nous avait amenés s'en retourna. Nous, faisant semblant de ne pas pouvoir nous entendre pour le prix avec le propriétaire, nous lui payâmes son thé et, emportant nos bagages, nous nous en allâmes censément chercher quelque chose à meilleur compte. Le bonhomme nous soutenait que nulle part nous ne pourrions trouver à un prix moins élevé car la nourriture des chevaux était trop chère. - Alors que faire, si nous ne trouvons pas ici, nous préférons aller à pied jusqu'au village voisin où nous trouverons, peut-être à nous arranger. - Là-bas, ce sont les mêmes prix. - Nous verrons. Nous prîmes congé de lui et nous partîmes. Le soir commençait à tomber, nous traversâmes tout le village, ne demandant plus de chevaux, naturellement et de cette façon, nous avions fait un bon début. Nous fîmes ainsi <220> quelques verstes, puis nous nous enfonçâmes dans une forêt afin d'arranger nos bagages pour les porter avec plus de facilité. Nous attachâmes nos colis avec des cordes pour pouvoir les porter sur notre dos et, après avoir laissé tout ce qui n'était pas de première nécessité, tels que vieilles chaussures, vieux linge, nous taillâmes des cannes et nous partîmes plus loin. Les journées étaient chaudes alors mais les soirées étaient fraîches et nous supportions nos fourrures. Nous devions marcher toute la nuit et nous reposer le jour. Ce fut la première fois depuis bien longtemps que nous nous trouvâmes seuls, sans témoin. Nous pouvions alors parler en toute liberté et de tout ce que nous voulions et quitter le rôle que nous jouions et qui commençait à nous peser lourdement. Oh ! quels délices pour nous que ce peu de quasi liberté ! Nous parlions cependant en russe entre nous. Marchant ainsi seuls, nous pouvions partager nos pensées que nous étions autrefois obligés de garder pour nous-mêmes. Nous avions déjà supporté tant d'épreuves ensemble que nous nous comprenions souvent sans parler, ne pouvant le faire à haute voix. Ici, nous respirions librement à pleins poumons. Nous bavardions tous de nos incidents d'EKATERIMBOURG. Décidément cette ville était pour nous un endroit de malheur : à mon passage il y avait presque un an, j'avais Madame OSTROMECKA malade et cette fois encore je n'y avais pas eu de chance. Tous ces événements passés et présents étaient pour nous des sujets de conversation. Puis nous pouvions rêver de nos espoirs, nous pouvions rêver de passer la frontière et de consoler, par nos retours, nos familles aimées et dans le chagrin à cause de nous. Oh ! alors nous aurions voulu avoir des ailes pour parcourir les 1.000 verstes qui nous séparaient d'eux, pour leur dire au plus vite que nous étions là ! Mais hélas, toute la Russie d'Europe s'étendait encore devant nous car nous venions à peine de traverser les monts OURAL, frontière naturelle de l'Asie. Nous marchions bien, vite, et bientôt nous avions parcouru une dizaine de verstes. Nous nous assîmes pour nous reposer un peu, fumer une pipe et en route ! Nous traversâmes le village suivant de nuit. Tout dormait, pas un bruit dans la rue et la nuit, quoique sans lune, n'était pas trop noire. <221> Nous causions en marchant et il est certain que nos voix portaient loin, d'autant plus que JELSZYN riait toujours aux éclats de notre marche pédestre. Réveillé peut-être par ce rire, un vieillard apparut à une fenêtre au bout du village et nous demanda où nous allions. - Merci, mon petit père pour votre bonne parole, lui répondirent nos Russes. Nous sommes des voyageurs. Nous soulevâmes nos coiffures et nous sortîmes du village. Nous croisâmes quelques voyageurs à pied et à cheval. Nous rencontrions parfois des voyageurs au repos, assis près d'un feu, au milieu de chariots et de chevaux paissant dans les prairies, les pattes attachées par une corde. A la fin, nos jambes fatiguées demandaient du repos. Nous nous dirigeâmes vers un bois et là, nous étant installés, nos colis sous nos têtes et nos couvertures sur nous, nous nous endormîmes jusqu'au lever du soleil. Nous aurions certainement dormi plus longtemps encore, mais vers le matin, le froid devint si piquant que nous nous vîmes obligés, vaille que vaille, de poursuivre notre route pour nous réchauffer. Pour nous, peu habitués à ces marches forcées, il nous aurait fallu une nourriture fortifiante, mais, par malheur, le jeûne commençait chez les Russes, appelé "pietrowka". Jouant un rôle de paysans russes, nous ne pouvions nous dérober à l'observance de ce jeûne. Jusqu'ici nous avions mangé de la viande et arrangée de façon bien peu appétissante comme je l'ai raconté plus haut, mais durant le jeûne, les paysans ne mangent que très peu et souvent des oignons, du pain noir et du "kwas". Nous ne trouvions que rarement du poisson frais ou séché ; du reste je ne l'aime pas beaucoup et c'est une piètre nourriture. Il est vrai que si nous avions trouvé tout ce que nous voulions manger, nous n'aurions pas eu de quoi le payer. Notre principale nourriture était du thé et du pain et si, parfois, nous nous permettions d'y ajouter du lait, aux yeux des habitants, nous commettions une faute énorme, un véritable excès. Bien souvent alors, et pour cette raison, il nous fallait nous priver de lait. On nous appelait des "motoczniki", mot qui, chez eux, avait une signification flétrissante, car chez les Russes qui ne font aucun scrupule de s'accaparer le bien d'autrui, le moindre écart de jeûne est une véritable violation. Ils disent <222> même qu'un meurtre est plus vite pardonné que la violation du jeûne. C'est une manière de voir assez curieuse. A cause du manque de nourriture et par suite de la fatigue de nos marches, nos forces nous abandonnaient de plus en plus. Tout devenait plus difficile. Les chaleurs aussi nous affaiblissaient beaucoup car nous arrivions à marcher de jour, tantôt de jour, tantôt de nuit, selon les possibilités. Et toutes les souffrances morales que nous avions endurées n'étaient pas faites pour nous donner une provision de forces physiques. Et puis le manque d'habitude à cette vie était pour beaucoup car nous remarquions que les Russes ne souffraient nullement, eux, ni des marches, ni du changement de nourriture. Durant nos marches nous eûmes souvent l'occasion de constater la résistance de certains êtres avec une existence pareille à la nôtre. Nous croisions des voyageurs à pied avec lesquels nous entrions en conversation. C'étaient pour la plupart des "bohomolec" qui, ayant fait un voeu, se lançaient dans un voyage très lointain, vers un lieu de pèlerinage célèbre. Qui sait, peut-être que, bien des fois, sous cet aspect se cachait un prisonnier s'enfuyant du fin fond de la Sibérie. Ainsi ces gens-là, marchant jour par jour, arrivent à faire 60 à 80 verstes par jour, ne se reposant pas plus qu'un cheval de relais (une verste équivaut à 1,66 km). Ils arrivaient ainsi à faire 5 à 6.000 verstes sans s'être jamais reposés un jour entier. Ils marchent d'un pas régulier et égal comme les chameaux dans le Sahara ; leurs jambes semblent être une machine qui, mise en mouvement, va et va toujours, ne connaissant pas la fatigue. Ni la pluie, ni la chaleur, ni le froid, ni l'orage ne sont un obstacle à leur marche, que la route soit en plaine ou en montagne, cela leur est indifférent. De tels hommes nous rattrapaient toujours et nous avaient vite dépassés. Nous perdions nos forces chaque jour davantage. Le second jour de notre marche, nous ne pouvions déjà faire plus de 4 verstes sans nous reposer, sans nous étendre une heure entière. Nos valises nous semblaient de plus en plus lourdes, et lorsque nous marchions de jour, il nous fallait encore porter nos fourrures roulées. Nos Russes nous apprirent à les rouler très adroitement, nous en faisions un rouleau, puis réunissant les deux extrémités, nous les <223> passions sur le dos. Evidemment, cela nous était plus commode, mais quel fardeau à porter ! MINEJKO se montra le plus faible de nous tous ; il fut atteint de scorbut et que faire pour lui puisque nous ne pouvions lui procurer le régime qui lui eût été nécessaire et eût été le principal remède pour lui. Après lui, je me fatiguais le plus et ensuite venait WAJEWICZ. Les Russes, comme je le disais, étaient les plus résistants bien que, souvent, ils se soient plaints de maux de jambes. Bien que nos colis nous paraissaient lourds, nous ne pouvions en diminuer le poids. Nous n'aurions pas voulu vendre nos fourrures, car il eut été difficile de nous en passer, les nuits étant trop fraîches. Mais ces raisons ne pouvaient prévaloir tant que nous avions assez d'argent pour nous nourrir. Nous n'avancions que lentement et notre argent s'épuisait, aussi nous voyions qu'il nous faudrait nous décider à vendre nos fourrures un jour, d'autant plus que, de temps à autre, lorsque nous rencontrions des chevaux sur la route, nous faisions un bout de chemin à cheval ou en voiture, payant assez cher pour ce plaisir. Par ce moyen, nous avancions plus vite et nous nous reposions un peu de sorte qu'après cela nous marchions plus courageusement. Oh, comme cela nous semblait bon, alors, de nous trouver en voiture ! Ici, une charrette vide sans un brin de paille nous paraissait plus confortable et plus agréable que, jadis, un bel équipage. Mais après de tels plaisirs, le déficit de notre caisse était énorme et nous ne pouvions nous offrir cela souvent. Le troisième jour de notre exode à pied, nous arrivâmes au village de BILIMBAJKA dont j'ai déjà parlé. Là, nous entrâmes dans une chaumière et, coûte que coûte, nous nous fîmes servir du lait frais. Je ne sais pourquoi on n'y trouva rien à redire, peut-être parce qu'il n'y avait pas d'homme à la maison et les femmes sont souvent plus indulgentes. Nous mourions de faim et elles nous crurent dispensés du jeûne en raison de notre situation de voyageurs. Je me rappelle encore si bien aujourd'hui ce somptueux repas. Le lait était froid et nous parut excellent. La fille de la maison pouvant avoir 15 ans nous contemplait avec un grand intérêt, peut-être à notre façon de faire vit-elle que nous n'étions pas des paysans. Je n'ai pas oublié ce beau <224> regard de ses yeux bleus ; c'était du reste une belle enfant comme il ne m'était jamais arrivé d'en voir parmi les Russes. Elle était grande, mince, blonde avec des yeux profonds fendus en amande, son visage avait un ovale pur et toute sa personne était si belle, ses lignes si pures sous sa robe de percale qu'elle aurait pu servir de modèle à une statue grecque. Même la ceinture qui lui montait haut sur la poitrine et qui défigure les autres femmes russes, semblait la rendre plus semblable encore aux antiques grecques. Ses pieds nus qui apparaissaient sous une jupe assez courte étaient sans défaut. Par sa présence elle donna du charme à notre repas. Nous allions sortir. En payant, l'un de nous se plaignit de la chaleur, disant qu'il était pénible de marcher. - Peut-être désirez-vous vendre vos fourrures, demanda notre hôtesse. - Et combien en donneriez-vous ? lui demanda WAJEWICZ en montrant sa fourrure qui était la meilleure. - Et combien en voulez-vous ? - Je la donnerais pour six roubles. - C'est trop cher. Mais visiblement la fourrure plaisait, car on se mit à la regarder et à marchander. WAJEWICZ, en plus de sa fourrure, possédait encore un pardessus en reps ; aussi avait-il décidé de la vendre ; elle seule avait de la valeur. Après une discussion assez courte, on lui donna trois roubles et demi. De cette façon, nos fonds se relevèrent un peu et nous quittâmes BILIMBAJKA pour continuer noter marche à pied. Ce même jour il nous arriva une fâcheuse histoire. Tout d'abord il faut dire que dans ces parages nous ne rencontrâmes jamais autant de déserteurs, et bien qu'on les poursuivît ici plus qu'ailleurs. Il y a des régions où les paysans les reçoivent même chez eux, et les embauchent comme ouvriers ou bien leur déposent de la nourriture en un lieu convenu. Mais ici, pour leur sécurité personnelle, ils circulent en bandes. Le jour on les rencontre rarement, ils se cachent dans les forêts et ne sortent que la nuit. Dans les endroits où il n'y avait rien près de la route, nous les apercevions de loin marchant en bandes ou assis auprès d'un feu. Généralement on les appelle <225> ici des "brodiagi" et ils sont extrêmement nombreux. Il y en a, dit-on, tellement en Sibérie qu'on pourrait les classer comme population. Il arrive que ces gens s'attaquent aux passants, aux postes et comme ils sont en grand nombre, c'est une affaire périlleuse. Nous n'avions à craindre qu'ils s'en prennent à nous, car nous avions l'air trop misérables mais nous courions un autre danger contre lequel nous avaient prévenus nos amis de TOMSK, KONGUROF et BIELOW. En cas de vol ou d'assassinat commis par eux, les paysans eux-mêmes font alors la police et arrêtent quiconque leur paraît suspect. Jadis, les paysans remettaient les coupables aux mains de la police mais, aujourd'hui, connaissant l'inutilité d'avoir recours à elle pour obtenir satisfaction, ils faisaient justice eux-mêmes. La police, pour de l'argent, remettait souvent les coupables en liberté. La punition infligée par les paysans est parfois terrible, comme on peut le penser ; la rage les conduit jusqu'à tuer les coupables à coups de roues et non seulement les coupables mais également les suspects. L'autorité ne se mêle jamais de cela. Donc en cas de malheur, si nous étions pris, qu'eût-il pu arriver ? Et avec un tel nombre de déserteurs on pouvait supposer qu'il y eût beaucoup de méfaits de tous genres et, par suite de cela, des recherches de la part des paysans. En allant à pied, nous risquions encore plus d'être soupçonnés et de tomber entre leurs mains, innocentes victimes. Il nous fallut donc user de beaucoup de prudence et éviter toute chose qui pût nous faire remarquer et nous forcer à montrer nos papiers. C'était une affaire bien risquée pour nous. En attendant, qu'arriva-t-il ? La nuit était déjà avancée, nous nous traînions, marchant avec peine sur cette route caillouteuse. Nous étions fatigués, aussi nous causions peu ; chacun plongé dans ses pensées avançait en silence. Nous étions tous, excepté KISZELOW qui, comme toujours, avançait à une certaine distance de nous. A ce moment une voiture de poste avec des clochettes arrivait vers nous. KISZELOW pris d'une idée baroque, veut s'accrocher à la voiture à l'arrière, pour faire ainsi un peu de chemin. Il ne réfléchit pas à ce qu'il faisait. La route étant rocheuse, le bruit de son pas de course le trahit et, au même instant nous fit remarquer. Le <226> cocher, croyant avoir affaire à un "brodiag", arrête les chevaux. En un clin d'oeil, il était au bas de son siège et tomba sur KISZELOW. Si ce dernier était resté sur place, il aurait pu s'expliquer, dire qu'il avait fait cela sans réflexion et ce n'aurait rien été. Mais, effrayé, il s'enfuit dans les bois. Le cocher part à ses trousses et le voyageur, un allemand, comme nous pûmes en juger par son langage, sauta de la voiture et voulait déjà tirer sur le fuyard. Nous eûmes juste le temps de l'arrêter. KISZELOW fut rejoint et il nous fallut pendant longtemps, parlementer et nous expliquer avant qu'ils nous laissent la paix. Le cocher voulait le ligoter et l'emmener au village voisin ; c'est alors que nous aurions tous été arrêtés. KISZELOW en s'asseyant ainsi derrière la voiture aurait pu se blesser car nous vîmes ensuite que tout l'essieu arrière était hérissé de grandes dents en fer, ce qu'il n'aurait pu voir, la nuit étant noire. Je ne puis dire combien de jours nous voyageâmes ainsi, à pied, mais quelquefois, bien rarement, en voiture. Nous avions fait la moitié de la route d'EKATERIMBOURG à KUNGUR, c'est à dire 150 verstes. Nous étions tellement affaiblis, éreintés, que nous ne pouvions plus avancer et nous ne pouvions prendre de voiture, faute d'argent, même en vendant nos vêtements et notre linge. Tout à coup, nous eûmes une idée géniale : nous décidâmes de louer des chevaux jusqu'à KUNGUR car, là-bas, j'espérais trouver de l'argent. Arrivés à un village, nous nous mîmes à la recherche de chevaux. Nous ne tardions pas à trouver un amateur qui, ayant besoin d'aller à KUNGUR à la foire pour acheter du sel et de la farine, consentit à nous emmener avec lui. La foire commençait justement et nous eûmes un prétexte tout trouvé pour dire que nous étions des "girele" et que nos patrons nous attendaient là-bas. Cela marcha à merveille. Il fut convenu que nous donnerions 14 roubles d'argent. On exigea certaines formalités. On nous fit appeler au bureau du secrétaire et là, on écrivit le contrat signé par les deux parties. Nous devions donner trois roubles d'avance et, pour plus de sécurité, les papiers de l'un de nous devaient être remis à la personne qui nous emmenait et qui nous les remettrait arrivés à destination. A mi-chemin, nous devions donner encore 4 roubles et, à KUNGUR, enfin, le reste. Il s'engageait à nous y mener en trois jours. <227> Ces conditions ne nous étaient pas très accessibles, mais que faire ? Heureusement, il nous restait encore trois roubles pour payer d'avance. Nous ne pouvions dire que nous ne payerions pas les 4 roubles en cours de route car c'eût été dire que nous n'avions pas d'argent et personne ne nous aurait emmenés. Vaille que vaille, il valait encore mieux faire la moitié de la route tranquillement et, ensuite, en Dieu notre espoir. Une fois en route, il nous était plus facile d'assurer le paiement total arrivés à KUNGUR. Bientôt deux voitures à un cheval furent attelées ; on y mit du foin et nous partîmes ravis de notre invention. Notre cocher, homme d'une trentaine d'années n'était pas, heureusement pour nous, ni soupçonneux, ni malin ; nous pouvions donc ne pas le craindre. A quelque temps de là nous avions eu un cocher si débrouillard qu'il nous causa bien des craintes. Il faisait alors froid et pluvieux, nous voyagions dans un "tarantas" recouvert et complètement fermé par une bâche. Nous croyant en sûreté et loin des oreilles du cocher, nous chantions des chansons populaires, naturellement sans y mettre de paroles. Au son triste de ces mélodies, il devina de suite qui nous étions et quand nous cessâmes de chanter pour allumer nos pipes, il nous interpella en nous nommant "pan" (Monsieur). Heureusement, ce fait n'eut pour nous aucune conséquence fâcheuse, mais cela nous apprit à être plus prudents. Mais le cocher que nous avions pour nous conduire à KUNGUR aimait boire plus que de raison et c'est lui, alors, qui nous chanta ce qui lui passait par la tête et ne faisant guère attention à nous. Nous avancions lentement, presque toujours au pas. Quand nous étions las d'être assis, nous marchions, n'ayant plus de poids sur nos épaules. Pour les haltes, nous descendions dans des auberges où il y avait toujours beaucoup de paysans que nous fuyions le plus possible, évitant d'avoir avec eux de longues conversations et voici pourquoi. Comme nous nous rapprochions du gouvernement de WIATKA, ils auraient pu nous trahir à cause de notre accent qui ne ressemblait pas à celui des gens de ce gouvernement bien connu d'eux. Et c'est dans ces cas là que nos Russes nous étaient d'un grand secours car nous rencontrions souvent des habitants du gouvernement de WIATKA et ne connaissant pas ni leur accent, ni leur costume, ni leur harnais, nous aurions pu nous faire <228> prendre honteusement. Nos Russes nous prévenaient d'avance, parlaient pour nous si c'était nécessaire. Bien souvent, ils rencontraient des parents ou des amis. Nous rencontrions souvent des campements. C'étaient des volontaires qui partaient habiter la Sibérie de leur propre gré et qui s'en allaient emportant toutes leurs richesses. On eut dit souvent tout un village se déplaçant. Les chariots attelés le plus souvent à des boeufs et couverts de toiles ou d'écorces de bouleaux de façon différente selon les besoins et l'habileté de chacun d'eux, se déroulaient sur la route comme une longue chaîne et entourés d'hommes, de femmes et d'enfants. Depuis la libération des paysans, ceux qui, comme eux, travaillaient dans une fabrique et ne possédaient pas un lopin de terre, entendaient parler de la fertilité de la terre en Sibérie (des agents russes propageaient ces bruits), partaient vers cette terre promise pensant y trouver le bien-être en tout. Et les malheureux sont tellement imprégnés de cette idée que s'il leur arrive de rencontrer sur leur route des convois faisant route en sens inverse, revenant de Sibérie, avec une triste expérience et tout désillusionnés et ruinés, ils ne le croient pas et veulent quand même s'assurer de cela par eux-mêmes. Nous en croisions tout le long de notre route, les uns allant pleins d'espoir, les autres revenant pauvres et misérables. Dès le premier jour de notre voyage, nous dûmes vendre nos bottes. Nous faisions cela en cachette afin que le cocher ne le vit pas et ne se doutât pas de l'état de notre bourse. Quand nous mangions ou buvions, nous invitions notre cocher, nous lui offrions de l'eau-de-vie qu'il aimait tant et nous nous croyions au mieux avec lui. En agissant de la sorte avec lui, nous nous figurions que, nous considérant comme ses amis, il ne nous réclamerait pas à mi-route le paiement convenu, que même, peut-être, par délicatesse, il ne nous en soufflerait mot avant KUNGUR. Nous en étions certains et le Rubicon franchi, il ne nous parla pas argent. Hélas ! Avant de repartir après notre deuxième nuit de route, il nous réclama l'argent. Quelles dures paroles pour nous ! Nous commençâmes à lui prouver qu'il serait bien préférable pour lui et tout égal en même temps si nous lui payions le tout à la fois, car nous ne possédions qu'un billet de 50 roubles et qu'il serait difficile de le changer <229> ici. Nous pensions le calmer avec cela. Mais, nous dit-il, si vous le voulez, moi, je peux vous le changer. Il avait sur lui l'argent pour l'achat du sel et de la farine. Après maints détours, quand nous vîmes l'impossibilité de nous tirer de là, nous décidâmes de lui dire de cette manière : - Nous allons te dire toute la vérité : nous sommes des "girele" d'une ville quelconque et nous allons à KUNGUR, à la foire, appelés par nos patrons. En route, nous avons eu le malheur de perdre 50 roubles et à présent, nous sommes à court d'argent. Mais arrivés à destination, nous te paierons séance tenante car nous demanderons à notre patron un acompte sur notre solde. Entendant cela, il se tut, se gratta la tête, évidemment très peu satisfait, mais au bout d'un moment, une idée heureuse lui vint. - Eh bien, que faire ? Donnez-moi encore les papiers de l'un de vous et partons. Je lui remis mes papiers. De cette manière nous sortîmes, Dieu merci, d'embarras. Il nous sembla qu'on nous retirait une lourde pierre de la poitrine et nous nous sentîmes plus légers. Mais nous nous demandions cependant comment cela finirait. Car si, par malheur, mon frère n'était plus à KUNGUR ou même s'il avait changé de demeure, tous nos projets partiraient en fumée, et le paysan aurait le droit de nous poursuivre et nous serions dans une situation pire que la première. Je ne puis omettre de dire ici que nos compagnons russes du gouvernement de WIATKA ne savaient rien de nous sinon que nous étions des Polonais condamnés à habiter TOMSK. Ils ignoraient et notre profession et notre véritable nom. Jusqu'ici nous n'avions aucun besoin de les renseigner à ce sujet. Mais ils furent malades tous deux et ils traînaient cela depuis longtemps sans vouloir le dire. Alors je leur dis que j'étais médecin car ils ne voulaient rien écouter, se soignant avec des médicaments que leur avait donnés un "felczer" et qui ne leur faisaient rien. Je leur fis une ordonnance, je la signai d'un nom russe quelconque et ils la firent faire à KUNGUR dans une pharmacie. Avant que nous nous séparions d'eux, ils étaient guéris tous deux, ce dont ils étaient ravis. <230> ------ KUNGUR ------ Nous ne voyageâmes pas plus de trois jours pour arriver à KUNGUR et nous aurions mis plus de temps si je n'avais réfléchi qu'il était préférable pour moi d'arriver le matin de très bonne heure car, à cette heure, j'avais plus de chance de trouver mon frère ; le jour je risquais de rencontrer beaucoup de monde parmi lequel j'aurais pu avoir des amis, des connaissances que j'avais en ville. je promis donc au cocher un rouble de plus s'il nous amenait à KUNGUR au petit jour lui disant que j'avais plus de chance de rencontrer nos marchands chez eux. Il consentit volontiers et, du reste, s'étant enivré, il s'endormit sur la voiture. Nous prîmes les rênes en main et nous fîmes en sorte que le soleil apparaissait à peine à l'horizon que nous étions en ville. Là, notre sort allait se décider. A peine descendus de nos voitures, nous nous arrêtâmes dans une auberge et, nous étant fait donner une chambre, je pris aussitôt JELSZYN avec moi et je partis chez mon frère. Je me rappelai de la rue, de la maison ; je n'osai cependant y entrer de suite. Je voulus me rendre compte, de la rue, s'il demeurait toujours là et, en passant, je regardai par les fenêtres assez hautes puisque la maison avait un sous-sol. Tout d'abord, quelque chose me parut être changé puis, tout à coup, j'aperçus devant une fenêtre tout un ensemble d'instruments ; ceci me rassura tout à fait car je me souvins que le vieux HUWALD qui habitait avec mon frère devait s'occuper de tourner du bois. Par bonheur la porte d'entrée était déjà ouverte ; nous entrâmes vite dans la maison, j'ouvris la porte d'une chambre à droite et je trouvai le chirurgien NOWICKI qui dormait. Il se réveilla, se frotta les yeux. - Quoi, c'est vous docteur ? et il sauta hors du lit. - Oui, c'est moi, Louis est-il chez lui ? - Oui, il dort là. Je laissai JELSZYN et je courus chez lui. HUWALD ne dormait plus. Il me reconnut aussitôt, mais il lui sembla me voir en rêve. Moi je secouai Louis une fois, deux fois ; il ouvrit les yeux, me regarda et sauta du lit : <231> - D'où viens-tu ? s'écria-t-il, qu'est-ce que cela signifie, qu'est-il arrivé ? - Je m'enfuis, et voilà. Je lui dis de suite que j'étais venu lui demander de l'argent. Il me donna aussitôt 15 roubles que j'envoyai au cocher par JELSZYN. Moi je ne restai que quelques minutes encore de crainte d'exposer mon frère. En deux mots, je lui dis ma situation, mes projets ; il me donna tout ce qu'il avait là, 45 roubles, je lui dis adieu et je sortis. Tout ceci ne me prit pas plus de 10 minutes et cependant je parvins encore à parler d'autres affaires et surtout, je laissai à mon frère des adresses, celles de Madame OSTROMECKA et celle de BIELOF le priant de leur écrire pour leur faire connaître de façon allégorique que nous étions arrivés à KUNGUR. On nous avait demandé de le faire lorsque nous partîmes mais nous ne pouvions écrire nous-mêmes. Je devais aussi m'informer auprès de mon frère d'une Madame DEBICKA femme de Napoléon et lui demander de se renseigner à ce sujet à la poste. Il fallait savoir si Madame DEBICKA était passée par KUNGUR car nous avions laissé à TOMSK son mari dans une situation si lamentable qu'il fallait l'empêcher de continuer sa route et l'obliger à s'en retourner chez elle. Je ne sais jusqu'à ce jour ce qu'elle est devenue mais si, par ce moyen, j'avais empêché qu'elle ne tombât là-bas dans une profonde misère, j'en serais très heureux. Je ne la connaissais pas, mais j'avais de la sympathie pour eux et je déplorais leur sort affreux. Revenu vers les miens, ils me racontèrent que lorsque JELSZYN revint si rapidement avec l'argent, le cocher ne se tenait plus de joie, voulait leur embrasser les mains et les genoux, les remerciant et assurant que jamais il n'avait connu d'aussi honnêtes gens. Il leur dit qu'il avait tout à fait perdu l'espoir d'être payé car, disait-il, il vous aurait été si facile de ne pas me payer une fois arrivés à destination. Ayant entendu le compte-rendu de cette scène émouvante, nous nous mîmes à compter les frais de la suite de notre voyage. Nous avions nos Russes jusqu'à KAZAN ; une fois cette ville passée, nous ne serions plus que trois. Il nous fallait avoir assez d'argent pour aller jusqu'à MOSCOU car nulle part ailleurs qu'à KUNGUR, nous ne pouvions <232> espérer en trouver. Après avoir calculé ce qu'il nous faudrait pour aller en voiture à PERM, de là en bateau à vapeur jusqu'à NIJNI-NOVGOROD et, enfin, en chemin de fer à MOSCOU, nous nous aperçûmes qu'en prenant très peu pour notre nourriture, il nous faudrait, hélas, avoir encore 40 roubles et les trouver ici-même. J'écrivis donc quelques mots à mon frère et je les lui envoyai par JELSZYN ; personne ne connaissait ce dernier en ville et il pouvait sembler naturel qu'il vint chez mon frère pour une consultation. Le brave Louis dut encore faire bien des pas pour ramasser cette somme et il avait dit à JELSZYN que je vienne à quatre heures de l'après-midi chercher l'argent demandé. A l'heure dite, je me présentai chez lui ; il m'attendait à la porte, ne pouvant me faire entrer chez lui. Notre entrevue fut bien courte ; en me tendant la main, il glissa dans la mienne l'argent que je lui avais demandé et, en me serrant les mains de grosses larmes coulaient dans ses yeux. Il s'excusa de ne pouvoir me recevoir chez lui, me disant combien il en souffrait. Je le remerciai du fond du coeur de me tirer ainsi d'embarras et je lui promis que si mon affaire réussissait, je lui renverrais tout cet argent et, sur ce, je m'éloignai. Louis avait pitié de moi, croyant que tout finirait mal ; il lui semblait impossible que nous puissions réussir car, me disait-il, à KUNGUR tant de fois des évadés de Sibérie avaient été repris et quels dangers allions-nous encore courir au-delà de cette ville ! Il nous recommandait d'être très prudents. La chose qui nous servit le mieux est que nous soyons arrivés à KUNGUR en pleine foire. Il y avait beaucoup de monde de passage en ville de telle sorte que nous pûmes y passer inaperçus. Personne ne s'étonnait de notre présence et on ne fit nulle attention à nous. Donc, grâce à la bonté de Louis, nous étions rassurés quant à la question financière. Nous restâmes à KUNGUR une partie de la journée et, à quatre heures de l'après-midi nous partîmes. En cherchant des chevaux nous tombâmes sur un paysan des environs de KUNGUR qui, moyennant cinq roubles, consentit à nous conduire à PERM, ville éloignée de KUNGUR de onze milles. Dans le monde entier si on paye d'avance c'est celui qui doit payer qui verse au moins un acompte, ici, contrairement à l'usage général, ce fut le loueur qui nous donna un rouble pour nous assurer qu'il tiendrait sa <233> parole. Nous ne le lui avions pas demandé, ignorant totalement cet usage. Il avait deux voitures à un cheval ; dans l'une, il emmenait trois femmes de popes et dans l'autre, nous nous installâmes et quittâmes la ville sans incident. Nous pensions nous diriger de suite vers PERM. Mais à peine avions-nous quitté la ville que notre paysan nous dit qu'il lui fallait absolument passer chez lui, au village à 10 verstes de là pour changer les chevaux et prendre ce qu'il fallait pour la route. Nous quittâmes la route et allâmes par un chemin de traverse. Le propriétaire était sans doute riche ; il nous reçut, nous offrit du thé, ne voulant pas se faire payer. Avant que les chevaux fussent attelés, nous eûmes le temps de prendre un bain et nous repartîmes. Les femmes de popes firent bande à part ; l'une d'elles était malade ; nous leur avions offert de prendre le thé mais elles refusèrent et se tinrent à l'écart. Je ne sais si ce furent elles les premières ou bien les personnes de la maison qui s'aperçurent que nous étions des Polonais. Nous entendions des bribes de conversation sur ce sujet c'est-à-dire les remarques qu'ils faisaient tous sur nous. Ces propos nous avaient effrayés d'autant plus que jusqu'à PERM, ces femmes devaient être avec nous. Mais heureusement, elles ne nous dirent rien en face et nous repartîmes sans ennuis. Les chevaux semblaient bons et nous pensions atteindre PERM en un jour ou un jour et demi ; mais il les fit avancer au pas de sorte que ce voyage pouvait durer plusieurs jours. Il était près de minuit lorsque nous arrivâmes au premier relais. Nous demandâmes à notre loueur de nous conduire plus vite ; ce n'était pas convenu ainsi, nous répondit-il. En effet, et cela avait été une erreur de notre part. Nous l'assurâmes alors que, puisqu'il en était ainsi nous allions lui payer la partie du voyage que nous avions faite et que nous allions louer une autre voiture ou prendre la poste. Nous savions qu'il devait aller à PERM chercher certains produits et que, sans nous ou avec nous, il fallait qu'il y arrive. Nous descendîmes devant la station de la poste et, tandis que JELSZYN y entrait pour s'arranger, je devais payer notre cocher. Mais il me réclamait la somme convenue (5 roubles) et il voulut me faire peur, me disant que si nous refusions de payer le tout, il ne <234> réclamerait rien de plus, seulement il arriverait avant nous à PERM et nous pourrions le regretter et il s'apprêtait à repartir. Il me faisait comprendre qu'arrivé à PERM, il nous dénoncerait comme Polonais. Mais sur le moment je ne me rendis pas compte de la raison pour laquelle il était pressé de filer. Eh bien voilà : ici existait aussi la poste libre et il craignait d'être poursuivi pour avoir emmené des voyageurs d'autant plus qu'il entendait venir des postillons venus de la maison de poste et que nous n'avions pas remarqués. Et, en effet, lorsqu'on apprit par JELSZYN par quels chevaux nous étions arrivés le commissaire de police avait envoyé ces postillons pour arrêter le paysan. Il se fit du bruit et, craignant que le paysan ne nous dénonçât pour se venger de nous ou bien qu'il nous fît des ennuis à PERM, je lui remis les cinq roubles et luis permis de repartir. Il n'attendit pas un instant, fouetta ses chevaux et s'enfuit du village. Les agents étaient furieux qu'il leur eût échappé et JELSZYN me boudait et criait après moi car je lui avais donné cinq rouble sans nécessité. Cela me mit en rage d'autant plus que là je ne pouvais lui donner les raisons qui m'avaient poussé à les lui donner et tous mes efforts pour le faire taire ne servirent à rien. Je le saisis alors par la main et avec une telle force que je faillis la lui briser afin qu'il se tût mais c'était un tel imbécile qu'il ne comprenait rien du tout. Heureusement qu'il faisait complètement nuit et qu'on ne pouvait distinguer nos traits et lire sur mon visage ce qui se passait en moi. Ensuite, ayant pris nos colis, nous nous rendîmes à la station de poste. JELSZYN y entra pour payer nos places et nous, nous demeurâmes sur le perron attendant les chevaux. Pour cinq on voulait absolument nous faire prendre cinq chevaux se basant sur des ordres reçus ; mais enfin, après de longs débats et constatant le peu de bagages que nous avions, on consentit à nous donner quatre chevaux. Cette route jusqu'à PERM nous coûta cher. Le jour commençait à poindre quand les chevaux avancèrent et, lorsque nous montions en voiture, un convoi des nôtres, entouré de gendarmes, arrivait devant la poste dans des voitures. L'attention de tous se porta sur eux et nous démarrâmes, conduits par un cocher tatare. Jusqu'à PERM, aucun incident ne survint. Nous <235> avancions vite, nous croisions ou nous rejoignions des voitures avec des postillons ("jeniszczyk") qui filaient au galop, malgré la défense formelle de chercher à se dépasser les uns les autres sur les routes. ----------------------------- PERM, KAZAN et NIJNI-NOVGOROD ----------------------------- Nous arrivions à PERM le 6 Juin 1865 à 10 heures du matin. Ayant appris en route que le bateau à vapeur quittait PERM à cette heure, nous nous y fîmes conduire directement. Après avoir montré nos papiers, on nous donna des billets de 3ème classe, trois pour NIJNI-NOVGOROD et deux pour KAZAN où nos Russes se séparaient de nous. On ne nous fit aucune difficulté, on ne nous demanda rien, on ne visita pas nos colis, ni nous-mêmes. Mais il paraît que, quelque temps après notre passage à PERM, les choses ne se passèrent plus de la sorte et même 17 personnes furent arrêtées et parmi elles deux Polonais. Pauvres victimes ! Nos places étaient sur le pont. Nous y étions abrités par un toit et nous avions des bancs pour nous asseoir le long du bateau. C'était la 3ème classe. Nous prîmes nos places de suite et, afin de ne parler à personne, nous nous étendîmes sur les bancs et fîmes semblant de dormir. En réalité, tant que le vapeur n'était pas parti, nous étions trop inquiets pour dormir, bien que nous n'ayons pas fermé l'oeil de la nuit précédente et que nous étions assez fatigués. Tout d'abord nous fûmes seuls sur le bateau mais bientôt arrivèrent pas mal de compagnons de route, des paysans, des marchands, des femmes et même des employés avec leurs casquettes avec étoiles et des dames en toilette. La société était nombreuse. Enfin le vapeur siffla et, quittant la berge, il partit très vite suivant le cours du fleuve. Il nous était doux de penser que nous étions alors à 2.000 verstes de TOMSK ! Nous n'avions pas encore fait la moitié de la route, mais à présent nous allions trouver des vapeurs, des chemins de fer qui nous conduiraient plus vite et plus facilement. Il y avait un buffet sur le vapeur ; nous aurions pu y manger, mais il fallait rester dans le rôle de paysans que nous avions adopté. MINEJKO ne se sentait pas bien portant, moi aussi je souffrais beaucoup des gencives, nous étions tous si affaiblis et, cependant, nous dûmes nous contenter de thé avec du pain de froment. Afin d'éviter le scorbut nous achetâmes des citrons pour mettre dans notre thé, ceux-ci n'étant <236> pas très chers et nous mangions des oignons verts avec du pain. Ensuite, ayant vu des paysans prendre du thé avec du lait, nous nous en fîmes apporter aussi, heureux de pouvoir en user car le jeûne, pour notre malheur, n'était pas encore terminé. Parmi nos compagnons de route, nous avions un brave homme, ordonnance d'officier, qui allait chez lui en congé. Nous l'invitâmes à prendre le thé avec nous car c'était un pauvre garçon bien qu'il fût assez bien et proprement mis et il avait une bonne et honnête figure. Quand il nous demanda d'où nous étions et ou nous allions, nous répondîmes que nous venions de chez nous et que nous allions à PETERSBOURG appelé par notre seigneur PONOMAROF, qui y servait dans la garde. Il connaissait bien PETERSBOURG et nous lui dîmes bien le connaître aussi. De cette façon, nous eûmes un sujet de conversation. Il ne se doutait de rien à notre sujet. A la fin, il nous demanda d'aller voir son oncle à PETERSBOURG, et qui habitait près du pont KUKOPUCHKINE, dans la maison de WORONIN. Nous n'aurions qu'à lui dire que nous venions lui donner le bonjour de la part de Grégoire. Cette recommandation nous fut très agréable et nous lui promîmes de faire cette visite si utile pour nous et à laquelle nous ne nous attendions pas. Il nous dit encore que son oncle était connu dans toute la maison car il était là depuis longtemps comme tapissier très en renom. WAJEWICZ comme toujours ne put retenir sa langue et, bavardant avec l'un et avec l'autre, se fourra un jour dans une conversation très risquée avec un marchand. Le marchand pouvait le prendre pour un menteur inhabile. Le malheur voulut que ce marchand connût TOMSK parfaitement ainsi que les plus riches marchands de cette ville. La conversation, entamée par WAJEWICZ, se poursuivit en ces termes : - D'où venez-vous ? demanda le marchand. - De TOMSK. - Que faisiez-vous là-bas ? - Moi, j'étais commis chez un marchand et, à présent, je vais à St PETERSBOURG faire mon service militaire. - Chez quel marchand étiez-vous à TOMSK ? <237> Arrivé là, WAJEWICZ se rendit compte que le marchand connaissait TOMSK et qu'il fallait être prudent. - Chez TOTKRACZEF. - Que vend-il à présent ? demande le marchand, qui aurait pu savoir qu'il avait une verrerie et ne s'occupait de rien d'autre. WAJEWICZ ne perdant pas son assurance lui dit : - Il avait un magasin de nouveautés. Il cita ces mots qu'il avait entendus mais dont il ne comprenait pas la signification. Le marchand cherchait à lui tirer les vers du nez et lui posa cette question : - Quelles sortes de marchandises vendait-il ? Ici WAJEWICZ perdit contenance et ne sut que répondre Il commença, pour se tirer d'embarras, à tourner autour de la question, bien maladroitement, amenant la conversation sur un autre sujet, disant que ce marchand avait éprouvé une grande perte d'argent, qu'il avait trouvé une quantité de faux billets dans sa caisse, que la banqueroute le guettait aujourd'hui, etc.... Mais le marchand ne répondit plus rien à tout cela, ne posa plus d'autres questions. Seulement, il se mit à l'observer avec une étrange expression, tandis que WAJEWICZ parlait ; il paraissait curieux et, écoutant son accent étranger dont il ne se rendait peut-être pas bien compte. Peut-être bien ne s'aperçut-il pas qui était WAJEWICZ, mais moi, je croirais plutôt qu'il ne voulut pas profiter de sa découverte, car nous avions tous un accent en parlant russe et WAJEWICZ l'avait encore plus prononcé que nous. Durant le jour nous n'avions ni trop chaud, ni trop froid, mais les nuits étaient humides et froides et nous n'avions plus pour nous couvrir autant de vêtements qu'au début du voyage. De plus, une nuit, la pluie se mit à tomber à torrent et comme elle arrivait de biais sur nous, nous fûmes trempés jusqu'aux os, bien que nous ayons un toit sur notre tête. Nous avancions vite, car nous suivions le cours du fleuve, mais malgré cela les heures s'écoulaient lentement pour nous. Sous le rapport de la liberté, les nuits, quoique bien pénibles à cause du froid, nous étaient préférables car tout reposait autour de nous. Et puis, ainsi, sans lumière, nous pouvions jeter un peu ce masque que nous <238> devions avoir durant le jour. Le troisième jour, nous arrivâmes à KAZAN, ville où nous devions nous séparer de nos camarades russes. Le vapeur mit une heure pour se mettre à quai, aussi nous bûmes tous ensemble du thé, nous donnâmes quelques roubles à nos Russes, car ils ne possédaient rien. Nous les remerciâmes en leur serrant les mains pour tout ce qu'ils avaient fait pour nous. Eux aussi nous remercièrent de les avoir amenés ici à nos frais et ils me dirent merci de les avoir guéris ; nous nous embrassâmes en leur disant adieu. Nous n'avions pas à regretter la confiance que nous leur avions témoignée, Dieu merci. En les prenant avec nous, nous courions des risques car, des deux, nous n'en connaissions qu'un seul et encore bien peu et l'autre, nous ne l'avons connu qu'en route. En nous quittant, nous étions sûrs qu'ils ne diraient rien à personne. Ils devaient d'ailleurs comprendre qu'eux-mêmes eussent été compromis. En route, ils avaient eu bien des vexations de la part de WAJEWICZ, mais à la foin tout fut oublié et nous nous séparâmes en bonne intelligence, eux reconnaissants au possible pour tout ce que nous avions fait pour eux. Nous mîmes encore deux jours de vapeur pour arriver à NIJNI-NOVGOROD. Il ne nous survint aucun incident durant ce temps. Nous atteignîmes cette ville le 11 Juin. Nous descendîmes du vapeur sans être questionnés, interpellés, on ne nous demanda que nos billets de bateau. Pour arriver à la gare et prendre la ligne de MOSCOU, il nous fallait suivre le quai assez loin et là, nous faire transporter sur l'autre rive. Nous prîmes une voiture et, pour un kopeck par personne, on nous passa sur l'autre rive. De là, nous eûmes encore un bout de chemin à faire pour atteindre la gare. Comme nous étions avec plusieurs personnes du bateau, nous louâmes à nous tous une charrette et nous arrivâmes ainsi à la gare. Il fallut attendre longtemps le départ du train ; il était midi et le train ne partait qu'à 6 heures. Profitant de ce temps, WAJEWICZ et MINEJKO allèrent manger dans une gargote ; moi, j'allai d'abord à la rivière, laver le linge que j'avais sur moi ; je m'y baignai et me lavai complètement ; c'était la deuxième fois seulement depuis mon évasion. Revenu vers mes camarades, je les engageai à en faire autant. La journée était belle et même chaude, le bain nous rafraîchit et le petit <239> verre de vodka et le déjeuner plus nourrissant que d'habitude nous mit en bonne forme car moi également, j'allai déjeuner dans la gargote tandis que mes camarades se baignaient. Mais ce qui nous donnait surtout du courage, c'était l'espoir et même, parfois, une certaine certitude que puisque jusqu'ici la chance nous avait souri, Dieu permettrait peut-être que notre évasion, commencée sans espoir de réussite, se termine heureusement. C'est avec de semblables dispositions que nous prîmes place dans les wagons qui devaient nous emporter vers MOSCOU. ------ MOSCOU ------ Il faut quatorze heures de voyage de NIJNI-NOVGOROD à MOSCOU. Nous arrivâmes le lendemain matin sans incident dans la capitale des Tzars. Il pleuvait. Ayant pris nos colis, nous sortîmes de la gare, non sans nous être frottés aux gendarmes, qui sont toujours en masse dans les gares de Russie, et nous nous dirigeâmes vers la ville. Tout d'abord, nous allâmes à pied, mais comme la pluie redoublait, nous prîmes un fiacre (prolotka). Nous avions plusieurs adresses à MOSCOU, mais nous ne pouvions y aller de suite. Nous ne connaissions presque pas les hôtels ; moi, je me souviens de l'Hôtel PARIS, du temps où j'étais venu à MOSCOU, et qui était situé rue TIVERSKA et ce fut là que nous nous fîmes conduire. Ici commencèrent pour nous une série d'incidents qui nous faisaient l'impression semblable à un homme qui, ayant traversé une grande distance à la nage, se voit sombrer en arrivant au port. Nous étant fait amener à l'hôtel PARIS, je savais que c'était l'un des plus chers bien que je n'y fusse jamais descendu. Pensant que nous resterions peu de temps à MOSCOU, je préférais payer cher et avoir une chambre seul. J'étais sûr que nous serions bien reçus, notre costume de paysans passerait pourvu que nous payions. Mais je me trompais, car à peine avions-nous dépassé le seuil de l'hôtel, le concierge regarda mon manteau trempé et mes bottes pleines de boue et me demanda ce que je désirais. - Louer une chambre, répondis-je. - Ici n'est pas votre place, me dit-il brusquement, si tu veux une chambre, cherche une auberge. Je n'avais rien à répondre, sinon lui demander s'il s'en trouvait une <240> dans ces parages. - Il y en a une ici tout près sur la place. Au fond, il me parut naturel qu'on ne voulût pas nous recevoir. Nous nous rendîmes à l'endroit indiqué. Arrivés devant la porte, nous laissâmes MINEJKO dans la voiture et avec WAJEWICZ, nous entrâmes à l'auberge. Le propriétaire n'était pas là. On nous dit qu'il était dans une petite boutique près de la poste. Nous y allâmes et lorsque nous lui demandâmes de nous loger, il nous toisa des pieds à la tête. - Qui êtes-vous, d'où venez-vous ? car d'après vos physionomies et votre accent, je crois que vous êtes des Polonais. C'était réussi pour un début. Quel coup de massue pour nous ! Par miracle, nous parvînmes à sourire et à lui répondre que s'il veut bien regarder nos papiers, il verra bien qui nous sommes. Quant à nos physionomies, cela devait peu l'intéresser. Il était clair comme le jour que, par prudence, nous ne devions pas rester dans cette maison où l'on nous avait si bien reconnus ; mais afin de ne pas le faire voir, nous ne pouvions nous en aller de suite. Nous demandâmes à voir les chambres. On nous montra une petite chambre sale, à un lit, déjà occupée par un voyageur ; de plus la cloison qui la séparait de l'appartement de l'aubergiste n'atteignait pas le plafond, ne s'y rattachant que par des lattes de bois comme c'est l'usage dans les demeures pauvres de MOSCOU. Avoir avec nous un étranger et, de plus cette cloison, cela nous suffisait amplement pour nous empêcher de louer cette chambre, d'autant que nous devions refaire nos papiers ici. Et que dire encore de ce soupçon qui pesait sur nous ! Nous demandâmes cependant le prix ; nous marchandâmes comme quelqu'un qui voudrait absolument demeurer ici, mais nous offrions exprès un si bas prix qu'il ne put nous céder. Alors nous nous éloignâmes effarés d'avoir eu si peu de chances dans deux endroits différents. Nous demandons alors à notre cocher s'il ne connaîtrait pas une autre auberge non loin de la rue TIVERSKA ; nous voulions ce quartier car c'était là que nous devions aller voir diverses personnes. Il nous conduisit à l'extrémité de la rue qui s'appelle TIVERSKA JAMSKA. Nous trouvâmes là une chambre à l'étage, assez grande, propre et séparée <241> des autres chambres par une cloison entière. Le prix fut fixé à 40 kopecks par jour, puis nous payâmes le cocher et nous nous installâmes ; heureux, si l'on peut dire, d'être en sûreté ici. Nous nous fîmes apporter le samovar et, pendant ce temps, MINEJKO ayant mis un paletot et, ayant laissé tomber son pantalon sur ses bottines, partit en ville pour trouver les personnes qu'on nous avait indiquées, car nous ne savions plus que faire ; des roubles donnés par mon frère, il ne restait plus que 5 ou 6. Quant à moi, je courus dans les boutiques afin d'acheter de l'encre, des plumes et du papier, pour copier et faire de nouveaux papiers pour moi. Je revins de suite et, dans l'escalier, je croisai un paysan que j'avais déjà aperçu chez l'aubergiste ; il m'arrêta, me demanda qui j'étais, d'où je venais et je remarquai qu'il me toisait des pieds à la tête. Cela me remit la mort dans l'âme d'autant plus que je n'étais pas encore revenu de ma frayeur dans l'autre auberge. Je remontai dans la chambre et WAJEWICZ me dit que le propriétaire lui avait demandé ses papiers et qu'il lui avait répondu que c'était moi qui les avais. Ayant donc pris nos papiers à tous les trois, je les lui portai afin de les lui faire voir. Sa chambre se trouvait auprès de la nôtre. Je trouvai là, en plus de l'aubergiste, un jeune homme en paletot et une femme occupée à coudre près de la fenêtre, probablement la femme du propriétaire qui, lui, devait avoir 60 ans. Je lui tendis les papiers, il les prit en mains, mais visiblement il ne savait pas lire car il les tendit au jeune homme pour les examiner et, se tournant seulement vers moi, il me demanda pourquoi mes papiers étaient sur papier simple. Je lui expliquai pourquoi et, ensuite, après les avoir lus, il examina les cachets puis me les rendit sans dire un mot. Je croyais que tout était perdu lorsque je vis le jeune homme s'en aller, mais il n'avait été appelé que pour lire les papiers. Tout redevint calme et tranquille. WAJEWICZ se coucha sur le canapé et moi, je me préparai à copier nos papiers, lorsque j'entends derrière la cloison une conversation de plus en plus forte. Je dis à WAJEWICZ qu'il me semblait qu'il y était question de nous. Nous écoutons encore, mais il est difficile de comprendre, car l'aubergiste, n'ayant plus ses dents, parlait très mal, peu distinctement. Je m'aperçus cependant <242> qu'il devait être ivre et qu'il parlait à sa femme qui le calmait par ces mots : - Reste tranquille. Mais cela le montait davantage, il s'emballait de plus en plus et criait plus fort. Je tendis l'oreille vers la porte fermée qui se trouvait entre nos deux chambres et j'entendis ces paroles : - Oui, je ne puis me figurer..., comment ont-ils osé entreprendre une campagne contre le Roi Blanc. Il n'y avait plus de doute possible ; c'était de nous qu'il s'agissait, il savait que nous étions Polonais. Notre repos ne fut pas de longue durée, nous vîmes qu'un nouvel orage se préparait pour nous et, peut-être, notre perte. L'aubergiste, ivre, se précipite dans notre chambre et crie : - Allez-vous en immédiatement. - Qu'avez-vous ? fut notre réponse. - Je ne veux pas vous écouter, allez-vous en tout de suite. - Comment peux-tu nous chasser ainsi puisque nous avons accepté d'habiter ici ; nous avons nos papiers et qu'as-tu à nous reprocher et comment oses-tu nous traiter de la sorte ? Veux-tu que nous portions plainte à la police ? - Je ne veux pas que vous restiez ici avec moi. - Nous non plus ne désirons pas beaucoup être chez un homme comme toi. Mais nous ne partirons pas de suite, car notre camarade, le troisième, est sorti en ville. Lorsqu'il sera de retour, nous nous en irons. - Comment, vous êtes trois ? Il était tellement ivre qu'il avait oublié non seulement de nous avoir vus tous trois, mais d'avoir eu sous les yeux les papiers de trois personnes. - Tu n'as donc pas vu que nous étions trois ? - Mais dès qu'il rentrera, partez. Et où aller maintenant ? Mystère et pour notre malheur, MINEJKO est absent et nous devons l'attendre, car comment nous retrouver si nous partions sans lui. Nous nous creusions la tête sur ce que nous allions faire. Tant de fois, nous étions sortis d'embarras ! Mais ici c'était <243> le troisième endroit d'où on nous chassait et nous n'avions plus d'argent pour aller plus loin ! Affreuse situation ! Nous étions sur des épines et, à tout instant nous regardions par la fenêtre pour voir si MINEJKO n'arrivait pas afin de nous sauver d'ici au plus vite et d'aller le plus loin possible. Chaque minute nous semblait une heure, nous étouffions d'angoisse. Tout à coup, le propriétaire revint chez nous en furie. - Allez-vous en à l'instant, cria-t-il. - Mais qu'as-tu, notre camarade n'est pas encore de retour, nous n'allons pas démolir les cloisons. - Qu'est-ce que cela me fait ! - Pourquoi nous poursuis-tu ainsi et pour qui nous prends-tu ? - Oui, je ne peux comprendre comment vous avez osé entreprendre une campagne contre notre Tzar. Oui, comment avez-vous osé ! - Que nous veux-tu, nous sommes de fidèles sujets de notre Tzar comme toi, nous sommes des orthodoxes comme toi et même peut-être meilleurs que toi. - Je ne peux comprendre, je ne peux comprendre, grommelait-il en portant son doigt à son front. - Non, je ne veux pas recevoir de vous ni argent, ni rien, mais partez, partez à l'instant. Nous vîmes qu'il ne fallait pas résister davantage, que toute la maison pouvait accourir, entendant ces cris et la police eût pu s'en mêler et alors tout serait fini pour nous. - Que faire, puisque tu es fou ; nous partons, voici l'argent pour le thé. Nous ramassâmes en un instant tous nos effets et, ayant nos sacs sur les épaules, tandis qu'il criait encore, nous nous arrêtâmes devant l'icone qui pendait au mur dans le coin de la chambre et nous signant plusieurs fois comme des orthodoxes, ce qui mit l'aubergiste dans une fureur affreuse. Il nous aurait poursuivi de ses cris dans la rue, si sa femme ne l'eût retenu de force, craignant un scandale vu que son mari était ivre comme une grive. Il était temps pour nous de nous sauver car les badauds commençaient à arriver et je demandai même à une femme : <244> - Est-ce qu'il est toujours dans cet état de rage ? Elle nous regarda sans répondre. Nous, nous n'avions plus qu'à filer dans la rue, ne sachant de quel côté nous diriger. Heureusement que personne ne nous suivit, car nous aurions été perdus. A quelques pas se tenait un agent ; il eût suffi de crier une fois que nous étions des déserteurs ou autre chose, d'attirer son attention sur nous et nous étions pris et perdus. Dieu merci, il était encore très tôt et la pluie qui tombait empêchait d'être dehors. Par bonheur, nous tournâmes à droite cherchant à rencontrer MINEJKO. Enfin, nous poussâmes un soupir de soulagement en l'apercevant, au moins nous étions tous les trois ensemble. Ainsi notre vie ne tenait qu'à un fil ; nous étions encore une fois sortis indemnes, amis que devions-nous faire ? Où nous retourner à présent ? Oh ! là nous rencontrâmes plus de difficultés que nous n'en avions eues pendant toute notre route. Nous racontâmes à MINEJKO en deux mots toute notre aventure et lui demandâmes ce qu'il rapportait. Hélas, là-bas non plus ils ne peuvent nous recevoir et nous donnent seulement 15 roubles pour que nous partions immédiatement pour SAINT PETERSBOURG. Cela nous parut impossible, car comment exhiber encore une fois nos papiers et montrer que nous venions de TOMSK eût été aller vers notre perte certaine. Coûte que coûte, nous décidâmes de tenter encore la chance et de prendre une chambre à l'hôtel non loin de la gare de St PETERSBOURG. Si on nous refusait de nous prendre là, alors que faire ; nous serions contraints de partir plus loin. Nous prîmes un fiacre et, à note grand étonnement, on nous accepta de suite. Alors, nous nous enfermâmes à clé et nous nous mîmes à fabriquer nos papiers ; j'y réussis à merveille. Alors, je brûlai nos vieux papiers et je brisai le cachet dont je venais de me servir. Dans cet hôtel, personne ne nous demanda qui nous étions et d'où nous venions. Nous ne vîmes même personne que le domestique qui nous reçut et nous apporta le samovar. L'hôtel n'était pas cher ; on y recevait, je crois, des personnes semblables à nous. Ici, je fis une ordonnance pour MINEJKO et nous envoyâmes le domestique à la pharmacie. J'avais mis sur l'ordonnance une ancienne date, naturellement, et je l'avais écrite sur un vieux papier afin qu'elle parut bien vieille. Le domestique nous rapporta <245> bientôt le médicament. Après avoir arrangé nos affaires nous nous couchâmes ayant bien besoin de repos après tant de souffrances. Le lendemain, à 2 heures de l'après-midi, nous prîmes nos colis et nous nous rendîmes à la gare de St PETERSBOURG. Jamais depuis le début de notre évasion nous n'avions douté de nous-mêmes comme aujourd'hui. Deux fois en peu de temps nous avions été reconnus, aussi nous pensions sans cesse à cela et nous nous disions qu'un rien pouvait nous faire reconnaître. Aussi quel ne fut pas notre tracas lorsque dans notre wagon prit place près de nous un jeune qui faisant ses adieux à ses camarades qui se tenaient à la portière, leur dit ces paroles : - Oh ! Que je suis heureux de pouvoir enfin partir. Voilà trois ans que je n'ai été à MINSK ! (Ce devait être un fils de pope à ce qu'il me parut). - Nous t'envions aussi. - Comme tout est changé dans un si bref laps de temps. Dieu merci, aujourd'hui tout est différent d'autrefois. Tout est beau, à présent partout règne l'ordre grâce à la colère de MOURAVIEF dans l'accomplissement des ordres du Gouvernement. Je félicite le Gouvernement de cet état de choses, surtout dans sa façon de chasser ces bandes de voleurs de chevaux. D'après ces paroles nous comprîmes à qui nous aurions affaire et notre crainte fut d'autant plus grande que, connaissant la contrée d'où nous étions et peut-être même la langue polonaise, plus facilement qu'un autre, il pouvait voir que nous étions des Polonais par nos traits et par notre accent. Nous voyageâmes tout le temps avec lui à nos côtés, mais heureusement, pendant tout le trajet, il ne s'abaissa pas à nous entretenir de sa conversation et ne fit même pas une remarque. Il perdit ainsi une belle occasion de faire preuve de zèle envers son Tzar et il l'eût bien regretté s'il avait su qui nous étions. Je puis dire que je suis sûr de cela car, en l'entendant causer pendant le trajet avec d'autres personnes, je vis quel fidèle et zélé serviteur du Tzar il était ; je l'entendis se réjouir du sang versé par les nôtres. Il aurait été heureux, disait-il encore, de voir la Pologne effacée de la surface de la terre et tous ses habitants massacrés <246> à l'aide de la potence, du knout et des prisons. Un homme semblable n'eût certainement aucune pitié de nous. Heureusement que son orgueil, commun à tous les déséquilibrés, le rendit aveugle vis-à-vis de nous et rien de fâcheux ne nous arriva. Nous voyageâmes tout un jour pour arriver à St PETERSBOURG ; nous n'avions pas dit un mot durant tout ce temps et, à peine étions-nous descendus de wagon plusieurs fois et encore en nous faufilant pour ne pas être trop vus et reconnus. A deux heures de l'après-midi, nous étions à St PETERSBOURG, jour mémorable pour moi : le 14 Juin 1865. Ici se terminait pour nous notre pélerinage à travers la Sibérie et la Russie ; une phase nouvelle s'ouvrait pour nous avec de nouveaux et différents incidents. ----------------- SAINT PETERSBOURG ----------------- Notre voyage de TOMSK à St PETERSBOURG n'avait pas duré plus d'un mois ; pour nous, c'était toute une époque. Mois de bonheur et mois de supplice ! Quel contraste ! L'un file pareil au vol de l'hirondelle, l'autre semble une année entière ! Combien, jadis, s'écoulaient de mois sans qu'on s'en aperçut, au milieu de la famille, d'amis, sous le toit paternel ; les mois de vacances par exemple : comme ils s'écoulaient vite et comme j'étais heureux ! Ici, un seul mois avait suffi à me rendre méconnaissable. A 27 ans, mes cheveux commençaient à grisonner, j'étais maigre, pâle, défait comme après une maladie grave, j'étais voûté, mes yeux enfoncés et le sourire, la sérénité avaient fui mon visage et tout cela s'était fait en l'espace d'un mois. Il est vrai que notre martyre dura bien plus longtemps qu'un mois car ce mois plein d'épisodes avait encore un épilogue non moins dur et long qui était mon séjour à St PETERSBOURG. Il est évident que le début et la route furent tout de même les moments les plus terribles. Dès que nous fûmes descendus de wagon et avant que nous ayons décidé de quel côté nous allions nous diriger, un de ceux qui étaient là offrant des chambres à louer, nous glissa un prospectus imprimé dans la main et nous emmena derrière lui. Non loin de la gare, au 4ème ou 5ème étage, se trouvait la chambre où <247> cet homme nous conduisit. C'était à proprement parler une gargote sans enseigne où il y avait une chambre à louer, dans laquelle on mangeait et dans laquelle nous trouvâmes déjà installés deux individus, des petits employés du chemin de fer qui nous regardèrent avec curiosité. La chambre n'était pas chère, mais nous avions trop de témoins à chaque pas. Nous priâmes le propriétaire de nous céder, pour un jour, sa propre chambre où il habitait avec sa fille, une personne de 20 ans. Il consentit volontiers et là, nous nous trouvâmes très bien. Ayant mangé un peu, MINEJKO s'en fut en ville aux adresses qu'on nous avait indiquées. Par un heureux hasard, cela n'était pas loin de l'endroit où nous étions de sorte que MINEJKO ne tarda pas à revenir nous apportant trois autres passeports tous différents et répondant à nos figures en tous points. Jusqu'ici on ne nous avait demandé ni qui nous étions, ni d'où nous venions, de sorte que ces passeports allaient nous servir. Mon passeport, par exemple, était au nom d'un noble du district de KOBRYNSK dans le gouvernement de GRODNO, du même âge que moi et dont le signalement répondait tellement au mien que je pouvais être tout à fait tranquille ; d'autant plus que ce passeport n'était pas faux et timbré de tous côtés avec des visas qu'on exigeait de chaque arrivant à cette époque. Par une coïncidence bizarre, la seule différence qui existât entre cette personne et moi était qu'il avait eu l'avant-bras gauche cassé. Nous étions enchantés de nos passeports, car aurions-nous parlé en polonais, personne ne se serait étonné, mais nous préférâmes ne pas essayer. MINEJKO nous apprit aussi que, bientôt nous allions être logés en lieu sûr. Il ressortit aussitôt nous recommandant de nous tenir prêts à partir d'ici dès qu'il serait de retour. Dans ce temps-là, il était difficile de se glisser dans une maison et de s'y cacher, car les concierges avaient reçu ordre de la police de beaucoup surveiller. Depuis les incendies, paraît-il, cela existait et on craignait tellement les dangereux arrivants qu'à la moindre alerte, la police exagérait ses ordres et la police secrète fourrait son nez partout. Dans le monde entier on connaît l'incapacité de la police russe <248> composée exclusivement du rebut de la société et puis leur code dans lequel il y a toujours une porte de sortie. Mais chez eux, il y a une chose qui les touche le plus et par quoi on peut les gagner, c'est l'argent. Souvent aux prises avec ces gens de la police, la présence d'esprit, une certaine énergie dans une situation périlleuse, permettent de se tirer d'affaire et d'en faire ce que l'on veut, d'autant qu'ils sont souvent bien bornés. Plus d'un récit du temps de notre séjour à St PETERSBOURG suffira à en donner la preuve. Au bout d'une heure, MINEJKO revint et emporta avec lui toutes nos affaires pour nous faciliter la sortie. Sans colis nous pouvions passer pour des gens de la ville. Quant à lui, il avait été logé de telle sorte que son arrivée avec ses bagages ne devait pas attirer l'attention du concierge. Lorsqu'il revint, il était accompagné d'un de nos protecteurs de très haute taille, mais ce dernier resta dans l'escalier et nous y attendit. Je sortis avec MINEJKO qui se présenta à lui. LONGUS (c'était son nom) me dit que nous descendions WAJEWICZ et moi aussitôt, qu'il nous attendrait dans la rue, puis prendrait un fiacre ; il nous recommanda d'en faire autant, de suivre son fiacre et d'aller là où il irait. Le chemin était tortueux ; il ne put nous donner d'autres explications. Il nous dit de faire arrêter notre fiacre là où le sien s'arrêterait et que nous entrions derrière lui dans la maison. MINEJKO partit de son côté. En un instant, nous payâmes le propriétaire qui nous prit très cher et quand je lui en fis la remarque, se justifia en me disant qu'il venait d'enterrer sa femme et qu'il avait eu, de ce fait, de grosses dépenses. Il nous pria de ne pas lui en vouloir pour cela, de ce qu'il nous prenait un prix très élevé. Un détour assez original, mais que faire devant un aveu si sincère ; je payai la somme réclamée et lui, en plus des remerciements, se signa pieusement devant l'icone. Etant sortis, nous fîmes ce qui nous avait été recommandé. Malheureusement, notre cheval était meilleur que celui de LONGUS. Il nous fallut ruser pour que notre cocher ne le dépassât pas. Nous fîmes un long trajet, tournant à droite, tournant à gauche plusieurs fois avant d'arriver à la maison où LONGUS descendit. <249> J'avais sur moi le vieux paletot de WAJEWICZ, une chemise rouge, des bottes montant sur mon pantalon et une casquette sur la tête. WAJEWICZ avait sa fourrure. Nous vîmes LONGUS s'arrêter et entrer dans une maison. Mais il dut nous attendre assez longtemps car, au moment de payer notre cocher, il nous manqua deux ou trois kopecks. Nous retournâmes toutes nos poches, mais nous ne trouvâmes rien. Voyant cela, notre cocher ne nous les réclama pas, heureusement pour nous, mais nous avions perdu du temps. Nous entrions dans la maison. LONGUS nous attendait dans l'escalier. A peine avait-il eu le temps de me dire de rester dans la rue, car ici on ne pouvait loger que l'un de nous, que le concierge sortit avec bruit, demandant qui nous étions et ce que nous désirions. Je m'empressai de m'excuser, disant que j'accompagnais seulement et que je m'en allais. Je sortis très inquiet me demandant ce qui allait leur arriver et je restai dans la rue quelques pas plus loin. Mon inquiétude devint de plus en plus grande lorsqu'au bout de trois quarts d'heure, LONGUS n'était pas encore revenu vers moi. Pendant tout ce temps, je me promenai de long en large sur le trottoir ; je ne pouvais m'éloigner et je craignais d'attirer l'attention sur moi d'autant plus que le concierge ne se tenait pas loin de moi. J'aperçus tout à coup un attroupement devant la maison et on se chamaillait. Je crus qu'ils avaient été arrêtés tous les deux, mais la foule se dispersa, la rue devint calme, le jour commença à tomber, j'avais froid, car j'étais légèrement vêtu et toujours pas de LONGUS. Et que deviendrais-je si un malheur leur était arrivé ? Je n'avais pas un kopeck en poche, je ne connaissais personne, je n'avais aucune adresse, qu'aurais-je fait ? Je me rappelai soudain que j'avais dans ma poche deux passeports, car je n'avais pas encore détruit mon ancien. Si on avait trouvé sur moi ces deux passeports, rien que cela eût suffi à me perdre. Pour remédier à cela, je sortis mon vieux passeport de ma poche et m'appuyant au parapet qui bordait la rivière FONTANKA, je le déchirai en mille morceaux et je les jetai dans l'eau adroitement afin de ne pas me faire remarquer. Après cela, je me mis à songer à ce que je devais faire, lorsqu'à ma grande joie, j'aperçus de loin une barbe grise, des <250> lunettes noires, c'était LONGUS ! Je lui demandai pourquoi il était resté si longtemps là-bas. - Si nous avions été bien habillés, le concierge ne nous aurait rien demandé, car il aurait pensé que nous étions des gens de la ville et que nous venions faire une visite, mais en voyant des malheureux comme nous, il se rappela quel était son devoir et nous demanda comme tu l'as entendu chez qui nous allions et ce que nous désirions. Alors je lui dis que je savais que dans cette maison, on louait des chambres. Du tout, me répondit le concierge. Je lui répète que chez telle personne il y a une chambre à louer. Il me dément. Moi je m'entête et, à la fin nous montons l'escalier. Le concierge, furieux, va chercher le propriétaire de la maison qui, par bonheur, connaissait un peu LONGUS, car dans cette maison s'était caché pendant quelque temps Ignace LASKOWSKI et le propriétaire le savait. LONGUS lui fit comprendre que la personne qu'il amenait avec lui était semblable à l'autre. A-t-il des papiers ? demanda-t-il. Naturellement que oui, lui répondis-je. Il ne fut pas question de logement car, en effet, il y avait là une chambre à louer, ce que le concierge ignorait. On renvoya le concierge chez lui, le propriétaire s'en alla et LONGUS ayant confié WAJEWICZ à la personne en question, put venir me rejoindre. Telle était la cause de sa longue absence. L'attroupement devant la maison provenait d'une dispute dans un cabaret situé au rez-de-chaussée de la maison et la police avait dû intervenir. Enfin, de nous trois, deux étaient déjà casés. Il ne restait plus qu'à s'occuper de moi. Sans perdre de temps, nous partîmes vers l'endroit où je devais habiter. Nous traversâmes la rivière FONTANKA sur un bac, puis nous prîmes une voiture. Afin de ressembler plus aux autres hommes, je fis tomber mon pantalon sur mes bottes, je remontai le col du paletot pour cacher ma chemise rouge et je le reboutonnai de haut en bas. Nous fîmes une demi-verste car c'était au-delà de la NEVA à l'autre extrémité de la ville. L'heure était tardive lorsque nous arrivâmes mais, à cette époque, les nuits à St PETERSBOURG étaient presque aussi claires que le jour. Beaucoup de <251> monde dans la rue. LONGUS m'offrit une cigarette. J'appris par lui que l'on avait abrogé la défense de fumer dans les rues par crainte des incendies dans les deux capitales. Chemin faisant, nous ne pûmes parler de crainte d'être entendus par le cocher. Nous nous arrêtâmes dans la rue NIKOSKA, nous descendîmes non loin de la maison et LONGUS me mit son paletot afin que j'aie un air plus présentable. Nous entrâmes. Personne dans la cour. A droite, il y avait une petite maison sans étage dans laquelle nous pénétrâmes, plus loin on apercevait un petit jardin avec des arbres et, derrière, une autre maison beaucoup plus grande. Dans le vestibule, LONGUS demanda à une femme si Madame HUSSAKOWSKA demeurait ici. Elle nous indiqua une porte et, un instant après, j'étais installé. La maîtresse de maison était absente, il n'y avait que sa soeur, une personne très âgée. Ces dames n'avaient pas de domestique. Puis LONGUS m'ayant recommandé à cette dame et m'ayant donné quelques roubles pour mes dépenses, me dit adieu, me promettant de me revoir le lendemain. Je ne m'étais pas douté que je serais dans une maison polonaise, ce dont je me réjouis beaucoup. Madame HUSSAKOWSKA était veuve, elle avait deux filles dont l'une ayant terminé ses études était institutrice, à REWLA. La plus jeune terminait ses classes et devait revenir le lendemain avec sa mère et passer toutes ses vacances ici. La soeur de Madame HUSSAKOWSKA était également veuve. Aussitôt que LONGUS fut parti, la bonne tante, comme nous l'appelions toujours par la suite, me donna à manger, me fit un lit dans lequel je me mis de suite. Depuis longtemps, je n'avais pas eu pareille joie ; j'étais tranquille comme il me semblait, tout à fait en sûreté et dans un bon lit chaud. Je dormis toute la nuit comme un sourd, faisant de beaux rêves. Les personnes qui s'intéressaient à notre cause nous étaient entièrement dévouées. Elles habitaient sous de faux noms à St PETERSBOURG et, souvent, possédaient de faux papiers fabriqués par elles-mêmes. Elles étaient toutes compromises comme nous. Tous les frais étaient payés par notre pays. Nos protecteurs n'étaient pas nombreux, il n'y en avait que quelques uns à peine, mais chacun d'eux avait ses connaissances, ses relations personnelles qui l'aidaient à aplanir maintes difficultés <252> de toutes sortes et qui leur permettaient de se renseigner auprès des autorités sur tout ce qui nous touchait. De cette façon, aucune disposition ne paraissait soit officiellement, soit officieusement, sans qu'ils n'en fussent avertis en temps utile. La principale personne sur laquelle toute cette organisation reposait, tant pour les affaires en ville que pour la correspondance continuelle entretenue entre MOSCOU, la Sibérie, le pays et l'étranger, s'appelait Monsieur Stanislas. Nous ne connaissions pas son véritable nom ; il avait 32 ans à peine. La deuxième personne non moins active était LONGUS dont j'ai déjà parlé plus haut ; c'était un Ukrainien, ancien lancier dans l'armée russe, homme jeune encore et qui habitait St PETERSBOURG sous un faux nom et vivait en donnant des leçons. Il connaissait le polonais aussi bien que le russe. Outre ces deux personnes, nos protecteurs, je fis la connaissance, ici, de plusieurs autres personnes, mais comme elles ne prenaient pas une part aussi active à ce qui nous concernait, je n'en parlerai pas. Je dirai seulement que nous et tous les nôtres qui se cachaient alors à St PETERSBOURG, sous de faux noms et avec de faux papiers, étaient généralement appelés "esprits" parmi les leurs. Ainsi lorsqu'on disait de nous que trois "esprits" étaient arrivés de TOMSK, chacun savait ce que cela voulait dire. Cette dénomination était non seulement commode mais juste. Je m'appelais "esprit", mais n'étais-je pas libre comme tel ? Aujourd'hui, j'étais celui-ci, demain celui-là, un jour j'étais russe, demain petit russien, plus tard allemand, que sais-je ! Il semblait que je n'appartinsse à aucune race, à aucune nation, à aucune famille. Il y a un mois, j'étais en Sibérie, aujourd'hui à St PETERSBOURG et bientôt en Amérique, peut-être. Jamais entravé par aucune loi humaine, car j'y échappais de telle ou telle manière, seul un "esprit" pouvait être si prompt, si libre, si détaché de tout, c'était une nouvelle métempsychose. Nous connaissions peu le passé de Monsieur Stanislas : nous savions seulement qu'il était originaire de WILNO, qu'il avait pris part à l'insurrection et qu'on lui avait confié la mission difficile qu'il remplissait à St PETERSBOURG. Précédemment, il avait été à RIGA d'où il avait fait sauver bien des nôtres <253> avant d'arriver à St PETERSBOURG. Nous, nous fûmes les premiers évadés de Sibérie dont il eut à s'occuper. LONGUS, lui, avait été envoyé ici de VARSOVIE avec une recommandation très élogieuse. Ce brave homme, qui faisait encore partie de l'armée active, donna maintes preuves de dévouement à notre cause en s'exposant même terriblement. Cette situation difficile l'obligea à la fin à quitter l'habit militaire pour se cacher sous un faux nom. Je citerai quelques traits de sa belle conduite. Etant militaire, il était souvent envoyé à la tête d'un escadron pour procéder à des perquisitions domiciliaires, ou pour arrêter des fugitifs ou bien encore pour chercher des armes, des papiers, etc... Dès qu'il avait reçu des ordres et le plus souvent la nuit, il courait au plus vite chez l'un de nous afin qu'on envoyât immédiatement quelqu'un pour prévenir les malheureux chez qui on allait perquisitionner. Puis il s'arrangeait pour retarder le plus possible son départ afin de laisser aux pauvres gens le temps de tout arranger avant son arrivée. Un jour, on lui donna l'ordre de se saisir de TANGUT. Il l'envoya prévenir aussitôt et TANGUT s'enfuit immédiatement. Il fallait procéder aux perquisitions le plus strictement possible, d'autant plus qu'on lui donnait encore quelques cosaques avec un officier à leur tête. Cet animal d'officier de cosaque ne le quittait pas durant la perquisition. Pour se débarrasser de lui un jour, LONGUS, tandis qu'il fouillait lui-même les pièces dans la maison, l'envoya faire des recherches dans les granges, remises, espérant que ceci l'éloignerait pour un temps. Mais ce cosaque, curieux de savoir ce que l'on pourrait trouver dans la maison et comptant obtenir plus de succès dans les chambres que dans les étables, expédia bien vite sa perquisition et arriva avant que LONGUS ait terminé la sienne. Si LONGUS avait été seul avec ses soldats qui le connaissaient bien et l'aimaient bien, il aurait pu se tirer facilement de chacune de ces situations, mais avec un témoin pareil, ce n'était guère possible. LONGUS fut encore plus inquiet lorsque, se dirigeant vers une certaine pièce de la maison, il vit la propriétaire prendre une mine désespérée. Il se douta de suite que là, il devait y avoir quelque chose. Tout à coup, il lui vint une idée heureuse. Il chargea l'officier de cosaques de refaire encore <254> une fois la perquisition qu'il venait de faire dans les autres pièces de la maison, et qu'il avait faite trop sommairement, lui dit-il. Lui-même resta où il était. Demeuré seul avec la propriétaire, il lui dit ouvertement qu'il se doutait bien que dans cette chambre se trouvait quelque chose et que si elle voulait éviter un malheur, elle n'avait qu'à lui remettre immédiatement les objets, car c'était pour elle la seule porte de salut. Cette dame ne le connaissait nullement, elle ne comprit rien à sa demande, elle hésita un instant, mais l'ayant regardé dans les yeux, elle y lut la certitude qu'elle n'avait pas affaire à un traître ; elle se décida donc aussitôt sortant d'un tiroir un revolver et elle le lui remit. Dans sa hâte à tout faire disparaître, elle l'avait oublié là. - Il n'y a plus rien d'autre ? demanda-t-il. - Rien. - Soyez donc tranquille, Madame. La perquisition s'acheva heureusement et rien ne fut trouvé. Quand les soldats et l'officier de cosaques furent partis, LONGUS resta seul un moment dans une chambre afin de rendre le revolver. La propriétaire n'était pas alors dans la pièce, le propriétaire seul s'y trouvait et ne savait rien de ce qui s'était passé. LONGUS sortit le revolver de sa poche et le lui tendit en lui disant de le reprendre. Mais le propriétaire recula, ne comprenant rien et ne voulut pas le reprendre. LONGUS fourra, alors, le revolver sous un oreiller du lit en recommandant de le cacher mieux une autre fois. Voici un autre épisode, plus intéressant encore. Un jour, une énorme liasse de papiers provenant de chez le général KRUK-HEIDENREICH tomba entre les mains des Russes. Il y avait là toutes sortes de quittances, d'écrits, de correspondances pouvant compromettre un grand nombre de personnes. On avait envoyé ces papiers à VARSOVIE et confié à un général russe le soin de les examiner. On savait que tous ces papiers se trouvaient là, mais comment faire pour s'en emparer ? LONGUS, entendant parler de cela eut une idée et dit que, dans une heure tous ces papiers seraient entre ses mains. Il endossa un uniforme de dragons, mit une paire d'énormes favoris et sachant que le général n'habitait <255> qu'avec un ordonnance et que le soir, il s'absentait pour aller faire une partie de cartes, il se rendit chez le général et dit à l'ordonnance : - le général est-il chez lui ? - il est absent, il est allé là et là, votre Excellence. - Voilà un rouble, prends un fiacre et cours au plus vite trouver le général et dis-lui qu'un officier de la ligne de feu demande immédiatement une audience pour une affaire urgente et moi, je restera ici à l'attendre. L'ordonnance partit faire ce que LONGUS lui ordonnait, ne se doutant guère de ce qui allait se passer. LONGUS se faufila dans la chambre voisine : c'était un salon où il ne vit que des meubles. Il ouvrit alors le cabinet du général et là, il aperçut un bureau, un coffret, et une table avec tiroir. Le tiroir devait, à son avis, contenir tous les fameux papiers ; il enfonça entre le tiroir et la table une barre de fer qu'il avait apportée dans sa poche ; aussitôt, les planches cédèrent et il trouva, par bonheur, tout ce qu'il cherchait. Ayant ramassé en hâte tous les papiers, il les fourra sous son bras, remit un grand manteau et s'enfuit dans la rue. Pas un des papiers du général KRUK ne resta et une centaine de personnes furent ainsi sauvées. Les Russes enragèrent lorsqu'ils apprirent ce qui était arrivé. Le général soupçonna aussitôt son ordonnance d'être complice du vol. On traîna le pauvre garçon devant les tribunaux et ce n'est que longtemps après que l'on s'aperçut enfin qu'il avait été victime d'un guet-apens. Jamais on ne put retrouver l'auteur de ce vol audacieux, car aucun officier de dragons ne répondait au signalement donné par l'ordonnance. LONGUS avait risqué gros, car au cas où il aurait été découvert, il aurait certainement été condamné à mort. Ayant fait connaître les personnes au milieu desquelles nous vécûmes un mois et demi, je reviens à parler de maisons que nous fréquentions le plus, afin d'expliquer la suite de mon récit. Afin d'être le plus possible indépendant, Monsieur Stanislas avait loué un logement qu'il avait meublé lui-même et qui avait une entrée particulière sur la rue. Cet appartement était au rez-de-chaussée <256> dans une énorme maison et la loge du portier se trouvait à l'extrémité d'une grande cour. De cette façon, les personnes qui venaient chez Monsieur Stanislas n'étaient pas exposées à rencontrer le portier et c'était le principal. Cet appartement avait été loué au nom d'un certain KARPINSKI, conducteur de chemin de fer de St PETERSBOURG-VARSOVIE et très bon garçon. Ils avaient fait venir de VARSOVIE une vieille demoiselle ANNA qui s'occupait de l'entretien de la maison. Ces deux personnes, seules, avaient été déclarées à la police bien qu'en plus de Monsieur Stanislas qui y demeurait tout le temps il y eût toujours là quelques "esprits" qui y restaient jusqu'à ce que l'on eût trouvé pour eux un autre abri. Dans cet appartement privé, le portier n'avait aucune raison d'y venir et n'osait même y pénétrer. S'il avait quelque chose à dire, il pénétrait seulement dans la cuisine qui donnait sur la cour. De la sorte, il ignorait totalement ce qui se passait dans les autres pièces de l'appartement. L'appartement se composait de quatre chambres, donc il y avait de quoi se cacher et les fenêtres sur la rue avaient des rideaux. Cet appartement était à trois verstes de du mien dont je vais parler à présent et où LONGUS m'avait amené. Le lendemain de mon installation, Madame HUSSAKOWSKA et sa fille arrivèrent. Elles me cédèrent une de leurs chambres où je dus rester caché toute une semaine, avec les rideaux tirés et où je ne pouvais même pas marcher à l'aise, car au-dessous de moi demeurait le portier. S'il avait entendu résonner des pas d'hommes dans un logement où il n'y avait que des femmes, il m'eût demandé mon passeport et on m'avait bien recommandé d'attendre un peu pour un posséder un meilleur avant de circuler librement. Le lendemain, LONGUS vint me voir, m'apporta mes effets et mon pardessus et puis vint Monsieur Stanislas que je vis pour la première fois. Avant que je possédasse d'autres papiers, il se passa toute une semaine durant laquelle je m'ennuyai énormément. Enfin, on me donna un congé de quatre mois au nom de l'employé WASILENKO (petit russien), de MOSCOU. Mais avant de le faire viser à la police, il me fallait jouer une comédie. Un soir, profitant de ce qu'il n'y avait personne dehors, je me sauvai, et j'allai chez Monsieur Stanislas dont on m'avait donné l'adresse. Je passai la nuit chez lui et le lendemain <257> habillé avec les vêtements de Monsieur Stanislas et complètement rasé et avec des lunettes, je retournai chez Madame HUSSAKOWSKA où je devais trouver, selon ce qui avait été convenu, sur la porte d'entrée un écriteau annonçant qu'elle avait une chambre à louer. J'arrivai là et je ne vis pas sa pancarte, mais comme il y en avait d'autres, j'entrai chez le portier et lui demandai à visiter les chambres. Il m'en fit voir une, mais je la trouvai trop petite et lui dis que je reviendrais le lendemain si je ne trouvais rien de mieux. En réalité, je voulais me renseigner auprès de mes protecteurs sur la raison pour laquelle la pancarte de Madame HUSSAKOWSKA ne se trouvait pas à l'endroit indiqué. La cause en était qu'on lui avait fait des difficultés avec sa location et, cela, illégalement. Le lendemain, je revins chez elles et en présence du portier, Madame HUSSAKOWSKA m'invita à visiter la chambre. Je restai un instant chez elle, soi-disant pour m'entendre avec elle. J'appelai moi-même le portier et lui déclarai que je restais ici. Il me restait encore à faire une chose des plus importantes : faire viser à la police mon congé qui était faux. Craignant qu'on ne reconnût comme tel, nous convînmes que ce serait Madame HUSSAKOWSKA qui le porterait elle-même à la police et moi, je resterais trois jours chez Monsieur Stanislas, c'est-à-dire tant que mon congé ne serait pas rendu visé. Tout se passa sans ennui ; on me rendit mon congé visé ; je revins chez Madame HUSSAKOWSKA et j'y demeurai tout tranquillement jusqu'à la fin de mon séjour à St PETERSBOURG. On m'avait fait passer pour petit russien, ma façon de parler le russe se rapprochant le plus de ce dialecte. Aussi, avec mes voisins, il me fallut me servir de la langue russe. Le congé d'un employé était ce qu'il y avait de plus simple à imiter et il paraît qu'avec ma figure rasée, je ressemblais en tous points à un employé russe. Madame HUSSAKOWSKA me logeait et me donnait les repas et le thé, mais je passais plus de temps chez Monsieur Stanislas que chez elle, car j'y couchais même parfois pour l'aider dans son travail. MINEJKO, lui, demeurait dans un hôtel chez un polonais qui était au courant de nos affaires et il s'y trouvait bien. On lui donna aussi des papiers qui furent visés sans difficulté et tout alla comme sur <258> des roulettes. Je n'allai pas chez WAJEWICZ et je ne le rencontrai pas une seule fois et, à dire vrai, je ne le souhaitais guère. Je le savais cependant en lieu sûr. Installés de la sorte, nous étions tout-à-fait libres. Nous pûmes, enfin, nous reposer des fatigues de la route parcourue, mais, bientôt, la perspective de notre prochain départ allait assombrir notre ciel devenu sans nuage. Ma première pensée, mon premier travail aussitôt installé, fut d'écrire à mes parents, bonheur dont je rêvais depuis si longtemps. Oh ! ce fut un des instants heureux de ma vie ! J'écrivis quelques mots à mon beau-frère, non à mes parents directement, pour lui dire que tout allait bien. Ma lettre écrite de St PETERSBOURG et non de TOMSK devait leur en dire long. Mon coeur eût voulu tout leur raconter, leur dire tout ce que je ressentais dans mon âme en ce moment, mais il fallait se taire, être prudent afin de ne pas les perdre et moi avec eux. J'écrivis encore deux autres lettres, l'une à mes oncle et tante Théodore et l'autre à Madame BARSZCZEWSKA. Je demandai à mon oncle de m'envoyer de l'argent pour mon départ prochain pour l'étranger. Je leur écrivais comme un de leurs parents qui venait de terminer l'Université et qu'un maladie grave qu'il avait eue l'empêchait de se rendre auprès d'eux. Je lui dis aussi que si je partais à l'étranger, je me remettrais de ma maladie et que je me perfectionnerais dans mes études. Je leur demandais aussi si quelqu'un des leurs ne pourrait venir me voir ici, que j'en serais bien joyeux. J'écrivis aussi à mon oncle Félix à TOBOLSK et à Madame OSTROMECKA à KRASNOJARSK où elle avait dû être envoyée après mon départ de TOMSK. Durant mon séjour à St PETERSBOURG je ne reçus de réponse que de mes cousins de WITEBSK et 300 roubles de mon oncle Théodore. Madame BARSZCZEWSKA m'envoya du linge, un oreiller et un livre de prières. Nous eûmes encore le temps de correspondre plusieurs fois. J'appris ainsi qu'ignorant que mon évasion avait aussi bien réussi, mes parents et Madame BARSZCZEWSKA m'avaient envoyé 50 roubles et du linge. Avec l'argent reçu de mon oncle Théodore, je m'équipai des pieds à la tête et il ne me manquait plus que mon passeport pour l'étranger. <259> ------------------------------ Mon séjour à SAINT PETERSBOURG ------------------------------ Lorsque j'eus raconté à nos protecteurs l'histoire de mon évasion et quand ceux-ci apprirent que j'avais gravé moi-même un cachet, ils me demandèrent d'en fabriquer plusieurs autres. Ils me fournirent tous les instruments dont j'avais besoin et cela leur sembla plus commode que de travailler avec un canif mal aiguisé, comme je le fis à TOMSK. Il est vrai que les cachets que je dus imiter ici étaient d'un travail beaucoup plus difficile à exécuter, comme le cachet de l'Inspecteur du Ministère de la Guerre, comme celui du Commissaire de police du district de St PETERSBOURG et d'autres encore. Mais malgré les difficultés, je réussis à merveille au-delà de mes espérances. Je gravais ces cachets sur du marbre employé à aiguiser les rasoirs et possédant comme modèle de ces cachets un moule en laque. En plus de ceux que je fis, j'en corrigeai d'autres pas très bien imités. Je faisais ce travail chez Monsieur Stanislas. Chaque cachet me prenait plusieurs jours de travail, c'est-à-dire que cela me prit beaucoup de temps, d'autant plus que je demeurais loin de là. En plus des cachets, nous fabriquions aussi de faux papiers pour les "esprits", certificats, congés, démissions, etc... Comme je savais bien dessiner, j'imitais facilement toutes les signatures et cela était très utile. Lorsque nous arrivâmes à St PETERSBOURG, plusieurs "esprits" allaient partir. Parmi ceux-ci, nous rencontrâmes chez Monsieur Stanislas MOKRZYCKI qui était entièrement prêt pour son départ très proche. MINEJKO partit peu de temps après. Nous eûmes plus de difficultés avec les papiers de WAJEWICZ. Il ne voulait pas partir à l'étranger, mais aller à VARSOVIE. Rien ne put le persuader qu'il avait tort. Il fallut lui fabriquer des papiers polonais, car il ne pouvait jouer le rôle d'un Russe. Nos protecteurs purent se procurer un certain document délivré par le gouverneur de la ville de MINSK. Recopier un pareil papier n'était pas difficile, mais le cachet était difficile à faire et, de plus, il était de forme ovale. Nous cherchâmes longtemps avec LONGUS à savoir comment nous nous y prendrions. Enfin, avec une allumette taillée et trempée dans l'encre, nous le dessinâmes. Il fallait faire des lettres tout autour <260> que je fis avec des caractères d'imprimerie placés les uns à côté des autres. Au centre du cachet, on devait voir un bouclier avec l'aigle du gouvernement de MINSK. Il me fallut les graver à part, sur du marbre. Quand le tout fut achevé j'enduisis le tout avec de l'encre et j'appliquai le cachet avec précaution. Je le retirai, mais l'impression était si faible que la différence se voyait particulièrement sur les côtés et dans les lettres. Que faire ? J'essayai de l'enduire davantage d'encre, je le réappliquai à la même place. Bravo ! Le résultat fut si merveilleux qu'on ne pouvait espérer mieux ; les lettres si difficiles à reproduire étaient parfaites et identiques ; il eût été impossible de distinguer mon cachet de l'original. J'ignore si WAJEWICZ put profiter de notre travail car il se conduisait toujours avec nous à St PETERSBOURG comme en Sibérie. On lui remit cent roubles pour la route, des papiers et c'est tout ce qu'on put faire pour lui. Il dépensa bien vite tout cet argent et, lorsque je quittai St PETERSBOURG, il y était toujours et restait une charge pour nos protecteurs. Quel homme bizarre ! Tout le temps que je restai à St PETERSBOURG, je ne sortis qu'une seule fois de la ville et encore pour affaire. Lorsque nous quittâmes TOMSK, un de nos amis SULISTROWSKI nous avait demandé d'aller voir sa soeur mariée à St PETERSBOURG et de lui communiquer certaines choses. Je ne la trouvai pas en ville, elle était alors à la campagne dans une villa près de l'institut forestier. Il fallait faire neuf verstes pour y arriver et en omnibus. En ville, j'allai souvent me promener dans les jardins publics avec Madame HUSSAKOWSKA et Mademoiselle Marie, sa fille. Parfois aussi, je me traînais seul dans les rues pour faire des emplettes ou bien j'errais sans but heureux de pouvoir jouir de ma liberté. J'allais très souvent chez LONGUS car il me plaisait beaucoup. C'était un homme droit, bon et bien élevé. Le pauvre homme était souvent à court d'argent. Un jour, en venant chez lui, il me dit être malade ; je l'examinai aussitôt, mais je ne pus faire aucun diagnostic. Je lui demandai s'il n'avait pas faim et si cela ne serait pas la cause de sa maladie. Il n'osait me l'avouer, mais en insistant, il finit par me déclarer qu'il n'avait <261> pas mangé depuis deux jours. J'avais alors un peu d'argent, je le forçai à accepter quelques roubles, puis je lui achetai différentes choses à manger et je le guéris, hélas pas radicalement de sa maladie. C'est par lui que je connus BARAMECKI, un avocat, homme très digne qui me facilita ensuite l'envoi des papiers de chez moi et que je reçus à PARIS ce dont je lui resterai toujours très reconnaissant. BARAMECKI fut un homme très actif durant notre insurrection. Il venait chez Madame HUSSAKOWSKA un certain jeune homme natif de VARSOVIE, élève à l'Ecole des Ingénieurs de St PETERSBOURG. Il prétendait, je crois, à la main de la fille aînée de Madame HUSSAKOWSKA qui était très belle, paraît-il. Je me liai à lui, j'allai le voir et nous sortions ensemble. Il me fit visiter un jour les plus beaux monuments de la ville. Je connaissais St PETERSBOURG pour y être allé plusieurs fois. J'avais visité autrefois l'Ermitage, ou la galerie de tableaux et une célèbre église. J'étais heureux de voir les monuments que je ne connaissais pas, mais je ne rapportai aucune satisfaction de ces excursions en ville. Voulant envoyer à mes parents ma photographie, je me rendis chez le photographe JASZCZYNSKI qu'on m'avait recommandé. Comme j'avais les joues affreusement hâlées et que mon front toujours abrité par une casquette était très blanc ainsi que l'endroit de ma barbe que j'avais fait raser, le photographe voulut me poudrer la figure avant de me photographier. La photographie fut si exacte que tous les détails se virent et qu'il dut recommencer une seconde photographie. Lorsque je revins pour chercher les épreuves, la première me parut meilleure que la seconde photographie. Je le priai de me donner de l'encre et des pinceaux afin de retoucher l'épreuve pour la rendre meilleure. Je me mis dans une pièce voisine où je restai quelque temps à travailler. Tout à coup, j'entendis les sons d'un instrument que je ne réussis pas à définir. Je sortis et vis le photographe assis devant un pupitre et exécutant un morceau sur un instrument rappelant un harmonica et appelé "melodikon". Il en jouait vraiment très bien et s'apprêtait à donner un concert peu de temps après. Comme je le félicitais sur son beau talent, le charmant artiste me fit l'honneur de jouer différents autres morceaux avec accompagnement <262> de piano, ce qui me fit grand plaisir. Sa soeur Mademoiselle Julie JASZCZYNSKA jouait du piano. C'était une toute jeune fille fraîchement arrivée d'Italie où pendant cinq ans elle s'était perfectionnée dans le chant et fut admise dès son retour au grand Opéra de St PETERSBOURG. Je ne l'entendis pas chanter malheureusement car je ne voulais pas abuser de leur amabilité en le lui demandant. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque ce jeune homme m'ayant dit quelques mots au sujet de sa soeur, l'appela pour venir l'accompagner au piano. Au lieu de voir une demoiselle, j'aperçus une personne habillée en homme. C'était elle. - Je vous présente Monsieur Julien JASZCZYNSKI, élève photographe chaque jour jusqu'à midi, me dit son frère en riant de bon coeur. Elle s'inclina en souriant et se mit au piano. Ses cheveux blonds étaient relevés en chignon retenus dans un filet ; ses tout petits pieds étaient chaussés de jolis souliers marrons avec un noeud et des talons. C'est tout ce qui, à part les traits, révélait une jeune fille. Elle portait une jaquette noire et était ravissante sous ce costume. Puisque je raconte tout ce qui m'arriva à St PETERSBOURG, je ne puis omettre de dire que, lorsque je passais dans une certaine rue de la ville, j'y rencontrais souvent un de mes amis ancien collègue d'Université. Il ne me reconnaissait pas car il avait la vue courte et moi je n'osais pas l'aborder car nous nous serions mis à parler polonais et il aurait pu m'appeler par mon nom. Et c'est ce que je devais éviter à tout prix car la police secrète était toujours aux aguets. Ce collègue s'appelait Adam MARKIEWICZ. Pour aller chez Monsieur Stanislas, je traversais chaque jour la NEVA en barque, ce qui me distrayait beaucoup. Dans ce temps-là était encore présente à la pensée de tous la mort de l'héritier du Trône et la rupture de ses fiançailles avec la princesse danoise DAGMAR. Dans toutes les boutiques, on voyait leurs portraits. Mais voici ce qui me frappa le plus : c'était d'abord un livre intitulé "sur une perte irréparable" se rapportant à la mort du Grand Duc héritier et écrit par un de ses précepteurs. L'auteur fut décoré de ce fait et, cependant, il n'avait écrit ce mensonge public <263> et honteux que dans le but d'obtenir cette vaine récompense. Tout le monde à St PETERSBOURG ne croyait pas à ce qu'il avait mis dans ce livre te chacun savait bien que même la mort de dix autres membres de la famille impériale n'eût pas été une grosse perte. Encouragé par cet exemple, un artiste d'occasion poussa le zèle au-delà des limites de la raison. Que lui importait de faire d'un idiot un génie ! Voici comment il représenta son apothéose. Le tableau avait un fond sombre ; on apercevait cependant au loin la NEVA où se miraient les étoiles et la forteresse de PETROPAWLOSK. Dans les airs était visible le corps du Grand Duc héritier recouvert de pourpre. Quatre anges le soutenaient pour le porter au ciel. Deux d'entre eux, palmes et couronnes en mains, soutenaient la tête et les épaules, les deux autres les pieds et l'un d'eux, dans sa main étendue, tenait une couronne impériale. Au-dessus, le ciel entrouvert laissait voir dans un fond lumineux Dieu le père se penchant pour recevoir dans son sein un hôte si désiré. La tête du Grand Duc était, en outre, entourée d'une auréole comme on en met aux saints. Sous l'image, une explication détaillée prouvait que l'auteur lui-même craignait de ne pas être compris. On crut que cette image ferait impression chez les paysans. Mais de leur bouche même sortit cette question qui était presque de l'indignation : "était-il donc un saint ?". Le peintre fut cependant royalement récompensé, le gouvernement acceptant de telles stupidités. J'écris sans aucune suite à mesure que mes souvenirs me rappellent quelques faits. Je ne cherchai pas à tout voir à St PETERSBOURG. Les détails que je raconte ne m'intéressaient pas outre mesure, mais occupaient mon temps libre lorsqu'il n'était pas pris par le travail dont j'ai parlé plus haut. Il me semble que ces récits, décousus et parfois dispersés, donnent une idée plus complète de la vie que je menai alors à St PETERSBOURG. La première semaine que je passai chez Madame HUSSAKOWSKA fut la plus désagréable en raison de l'incognito qu'il me fallait garder. Je cherchai n'importe quel travail afin de tuer le temps. Je voulus d'abord lira, mais la bibliothèque de ma propriétaire était très restreinte et, après avoir lu tous les livres qu'elle contenait, je dus chercher autre chose. Ma brave hôtesse m'aidait <264> en venant souvent passer de bons moments dans ma chambre. Nous faisions ensemble des cigarettes pour moi car, alors, je fumais sans relâche. J'appris à Mademoiselle Marie une patience appelée "petits paquets" et nous y jouions souvent. Quelquefois elle me jouait du piano et nous mangions tous ensemble dans une chambre. Je me rendis compte combien il est facile de prendre vite une habitude et de faire des gestes tout-à-fait inconsciemment. Lorsque je me mis à table pour la première fois chez madame HUSSAKOWSKA, j'avais tellement l'habitude de me signer à la russe avant et après des repas que je ne m'aperçus même pas que ma main faisait machinalement ce geste. On me le fit remarquer et, pendant plusieurs jours, il me fallut faire grande attention et me dire que mon rôle était fini. Je ne m'étais ainsi signé que durant un mois, donc peu de temps mais s'il avait fallu compter le nombre de signes de croix que je fis durant ce temps, ils eussent été nombreux et, de là, l'habitude prise. Madame HUSSAKOWSKA vivait très modestement et s'arrangeait comme elle pouvait. Bien souvent, j'allais dîner chez Monsieur Stanislas pour ne pas l'embarrasser de ma personne. On la payait d'avance pour une pension et elle arrivait difficilement à joindre les deux bouts. En sortant je la prévenais que je ne rentrerais pas dîner. Aussi, j'étais toujours en compte avec la Tante, mais ces comptes ne finissaient jamais. Parfois, elle voulut me rendre de l'argent mais je refusais, d'autant plus que les risques qu'elle courait en me recevant chez elle et motivés également par les soucis de la vie matérielle, n'étaient pas sans mérite, et tous les petits services que je m'efforçai de lui rendre pouvaient compenser. Mademoiselle Marie, sa fille, était une jeune fille pas très jolie, mais bonne créature bien qu'élevée à la mode russe. Elle pleurait très souvent et comme on me le faisait remarquer, sans raison aucune. Il était cependant visible qu'elle souffrait et était affaiblie. Par la suite, je découvris les causes de cette maladie. Les pleurs n'étaient cependant pas la caractéristique de la maladie, mais l'expression de la cause, qui était morale. La continuation de cette cause ne permettait <265> pas de la guérir radicalement de cette maladie et les remèdes que je lui prescrivais ne lui procuraient qu'un soulagement passager et parfois nul. Lorsque j'eus observé de plus près leur existence, lorsque je les connus davantage, je compris pourquoi Mademoiselle Marie pleurait, pourquoi Mademoiselle Marie était vraiment souffrante. C'était la faute de son éducation ; je me rendis compte que la jeune fille eût voulu briller dans le monde, jouir des plaisirs de la vie, y attachant trop de valeur. Elle savait qu'ayant terminé son éducation à l'Ecole et devant revenir auprès de sa mère, elle serait obligée de vivre de son travail pour gagner son pain, ou bien de se placer comme institutrice dans une famille. Dans l'un ou l'autre cas, elle jouerait un rôle effacé, elle souffrirait du manque des plaisirs rêvés ; elle souffrirait toujours moralement, ne voyant aucune issue possible, de ce cercle du travail et du devoir. C'était un défaut très répandu parmi les femmes élevées dans les écoles russes. Mademoiselle Marie avait encore assez de bon sens et assez de dévouement envers sa mère pour ne pas lui avouer la cause véritable de son chagrin. Sa pauvre mère n'eût pas été en mesure d'y remédier et elle en eût beaucoup souffert. Je me promenais souvent avec elle dans le petit jardin qui entourait la maison lorsque je portais le nom de WASILENKO, j'amenais souvent la conversation sur son thème favori et je vis que je ne me trompais pas. Voyant que les remèdes pharmaceutiques ne produisaient aucun effet, je m'efforçais de calmer ses souffrances morales au moyen de distractions passagères que mes maigres moyens me permettaient. Qui eût pu supposer que quelques flacons de parfum ou toute autre bagatelle calmerait ses larmes pour assez longtemps et rétablirait un peu sa santé ? Remède non radical mais qui montrait assez que le mal était incurable. Ma santé s'améliora beaucoup durant mon séjour à St PETERSBOURG, surtout grâce aux bains froids que je pris et qui me fortifièrent beaucoup. MINEJKO que je soignais revenait aussi à la santé, mais il ne se remit complètement qu'à PARIS. J'avais cependant encore si mauvaise mine que personne ne me reconnaît aujourd'hui sur la photographie faite alors. Peu de temps avant le départ de MINEJKO de St PETERSBOURG, un de nos camarades qui s'était évadé de TOMSK le même jour que nous arriva à St PETERSBOURG. <266> Il se nommait Ladislas KANIENSKI, du gouvernement de GRODNO et avait 25 ans. J'en ai déjà parlé, car à TOMSK il faisait partie de notre compagnie. Il s'était évadé seul et avait pris une toute autre route que nous. De TOMSK, il se rendit vers le Nord par la ville de NARYM et fit route par eau avec les Ostiaks. Ensuite il arriva à TOBOLSK, puis à PERM et, enfin, par bateau à vapeur et chemin de fer, jusqu'à St PETERSBOURG. Il lui arriva toutes sortes d'aventures. Certaines méritent d'être citées. Habillé en paysan de Sibérie, il s'entendit avec des Ostiaks qui quittaient TOMSK sur des radeaux et acceptèrent de l'emmener avec eux jusqu'à NARYM moyennant un rouble. NARYM est à 500 verstes au nord de TOMSK au bord de la rivière TYM. Au moment de partir, les Ostiaks exigèrent de lui que ses papiers fussent visés par la police en leur présence. Ses papiers étaient faux comme les nôtres, ils étaient également mon oeuvre, portaient le même cachet et le visa de la police y était déjà apposé. Jusque là, les Ostiaks n'avaient pas vu ses papiers. Par leurs exigences, KANIENSKI comprit que les Ostiaks ne tenaient pas tant au visa de la police que de s'assurer qu'il n'était pas un évadé. Il ne voulut naturellement pas leur dire que le visa de la police était déjà apposé et se décida à faire ce qu'ils exigeaient de lui. Mais pour aller à la police, il fallait que ses papiers ne portassent plus de visa et l'affaire était difficile car nous n'étions pas là pour lui fabriquer un autre papier. Il coupa le bas de la feuille où était apposé le faux visa. Il se rendit avec des Ostiasks à la police ; il risquait gros car, à ce moment-là, on avait envoyé partout son signalement à TOMSK. Son trait d'audace réussit à merveille ; en effet, qui, à la police, eût pu supposer un instant qu'un homme poursuivi de la sorte se serait présenté à elle avec une pareille demande ! On lui apposa le visa sans la moindre hésitation et les Ostiaks tranquillisés ne doutèrent plus de lui et ils se mirent en route. Il eut encore bien des misères avant d'arriver à TOBOLSK où, par bonheur, il réussit à obtenir cent et quelques roubles d'un de ses amis. De cette façon, il put prendre la poste pour se rendre à PERM. Dans cette ville surgit une nouvelle difficulté pour lui. En approchant de cette ville, il avait entendu dire qu'on visitait tous ceux qui prenaient le bateau à vapeur. Avant de prendre son billet sur le bateau, il rôda autour afin de voir ce qui s'y passait. <267> Il s'aperçut qu'en réalité, on ne visitait que les personnes de la basse classe et ceux qui étaient mal habillés. KANIENSKI était habillé en paysan. Il revint en ville et, grâce à l'argent qu'il possédait, il s'habilla de façon élégante. Il s'acheta plusieurs chemises, du linge, un complet, des vêtements, un chapeau et des bottes. Cela ne lui parut pas suffisant. Il s'acheta encore pour onze roubles une belle montre en argent doré qui avait très bon air de loin, enfin une valise. Comme il n'avait pas de quoi la remplir, il y mit de vieilles loques et des pierres afin qu'elle pesât davantage. Ce truc lui réussit à merveille. On ne le visita pas du tout ; il prit une place en 2ème classe et arriva très heureusement à NIJNI-NOVGOROD, et, de là à MOSCOU et à St PETERSBOURG. Arrivé ici, il rencontra des amis et, pendant trois semaines, il erra par la ville, d'hôtel en hôtel, avant de se retrouver avec nous. On a le droit en Russie de ne pas déclarer à la police une personne qui ne séjourne pas plus de trois jours à l'hôtel à moins que les hôteliers n'aient quelque soupçon. Heureusement pour lui, il possédait encore une trentaine de roubles, ce qui lui permit de vivre pendant trois semaines, changeant d'hôtel tous les trois jours. Un jour, mes amis me demandèrent si je connaissais KANIENSKI et me prièrent de leur donner son signalement. Il venait d'arriver de TOMSK et se donnait comme tel. Il fallait être très prudent en ces cas-là, ce qui était bien naturel. On me demanda de me rendre à une certaine heure dans un établissement de bains et là, dans la piscine, je devais y rencontrer la personne en question. De cette manière, je pourrais me rendre compte si c'était bien KANIENSKI. Ce fut ma première rencontre avec lui, je le saluai en russe et nous nous en allâmes ensemble. Bientôt on lui loua une chambre et on lui trouva une pension sûre comme il convenait à un "esprit" qu'il était devenu. Moi, je me mis de suite à l'oeuvre pour lui fabriquer de faux papiers. Malgré tout, il fut obligé de rester plus longtemps que moi à St PETERSBOURG afin d'attendre de chez lui une réponse et de l'argent. A l'heure actuelle, il se trouve à PARIS. Le brave KARPINSKI qui demeurait chez Stanislas nous était d'un grand secours pour notre correspondance. Il pouvait nous faciliter celle-ci entre WILNO, KOWNO et même jusqu'à la frontière prussienne <268> où il avait des connaissances. Nos lettres et nos envois étaient expédiés à leur adresse et eux les mettaient à la poste en Prusse même. C'est un homme jeune, du gouvernement de WILNO, parent peu éloigné de François KARPINSKI, notre poète. Les services qu'il rendait aux "esprits" l'obligeaient parfois à s'écarter de son service qu'il avait au chemin de fer de St PETERSBOURG-VARSOVIE et dont l'administration exigeait une grande exactitude. On voulut le renvoyer, mais il parvint à se maintenir dans la place. Dans les derniers jours de mon séjour à St PETERSBOURG, Monsieur Stanislas prit un logement séparé, sous un faux nom, mais après avoir fait viser ses faux papiers à la police. Comme il habitait avec une de ses parentes, Mademoiselle Anna revint à WILNO. --------------- Avant le départ --------------- Il était temps, enfin, de penser à moi. J'étais décidé à me rendre à PARIS. Autrefois, on expédiait les nôtres de différentes façons. Le plus souvent, on "graissait la patte" des matelots français sur les vapeurs, ce qui coûtait très cher. On attendait alors, deux jours ou plus, caché sous le pont au milieu de marchandises jusqu'à ce que la visite ait eu lieu et que le vapeur ait quitté le port. Plus tard, on employa un autre moyen. Il est vrai que ce nouveau moyen coûtait moins cher mais était très dangereux. J'employai pour moi ce dernier moyen. Je me fabriquai une démission comme pour un employé car un pareil document était, par lui-même, un passeport à temps illimité valable dans toute la Russie. J'y mis que j'avais terminé le Collège et la Faculté de Droit, que je venais de faire à MOSCOU mon service militaire où, ayant obtenu un grade, je donnais ma démission en raison de mon mauvais état de santé. Je portais alors un nom allemand et j'étais habitant du gouvernement de TWERSK. Ma démission était soi-disant donnée en 1864, car nous ne possédions de papier timbré que de cette année-là, ce qui valait encore mieux. Ayant apposé le cachet officiel de l'Administration à laquelle je disais avoir appartenu, j'apposai la signature du gouverneur et d'autres employés. Parmi ces dernières, beaucoup étaient imaginaires et d'autres étaient celles d'employés dont nous connaissions les noms, mais non les signatures. Nous ne possédions que le fac-similé de la signature du gouverneur. <269> Pour obtenir un passeport, il fallait encore avoir un second document et notamment le certificat du commissaire de police prouvant que de la part de la police aucun empêchement ne s'opposait à mon départ. Je n'eus pas grand peine à le faire et une demi-heure après, mon certificat était prêt. Ayant en mains tous ces documents on obtenait un passeport à la Chancellerie du Gouverneur militaire. C'était pour moi le moment le plus critique car, là, je devais y aller en personne avec tous mes faux papiers fabriqués par moi-même et, sur leur vue, demander un passeport régulier pour l'étranger. Il y avait dans le bureau où l'on délivrait les passeports deux employés. L'un d'eux qui arrivait à deux heures du matin, était me dit-on plus abordable. Ayant fait le signe de la croix, je me rendis là-bas, mais je trouvai porte close pour deux jours à cause des fêtes données pour la majorité du nouvel héritier. Le jour suivant étant un dimanche, je dus attendre trois longs jours. Je revins au bureau et je n'y trouvai que le jeune employé dont on m'avait parlé et personne d'autre dans la pièce. Je lui remis mes papiers lui expliquant ce que je désirais. Je m'étais habillé de mon mieux, et je portais des lunettes. Le moment durant lequel il examina mes papiers était un moment décisif, de vie ou de mort. Il me fallut prendre tout mon courage et ma force pour paraître indifférent bien que je fusse en proie à une violente émotion. Enfin, il releva les yeux et dit : - Il faut que vous m'écriviez encore une demande. - Justement, lui répondis-je, il y a là dans mes papiers une feuille de papier timbré non utilisée ; je vous serais obligé de faire écrire cette demande et je paierai ce qu'il faudra. Quand aurai-je mon passeport ? ajoutai-je. - Pas avant demain, car il vient de nous arriver de la Cour trente passeports qui doivent être prêts pour aujourd'hui, donc nous n'aurions pas assez de temps. Je savais le moyen à employer pour hâter l'obtention de mon passeport et par cela abréger les heures d'incertitude et de crainte. Je lui dis : - Quel dommage ! Moi qui croyais partir demain. Ne pourriez-vous pas, Monsieur, presser un peu le travail et je vous en serais très reconnaissant. <270> Ce terme était très connu des employés russes et atteignait toujours son but. Aussitôt tous les empêchements disparaissaient comme par enchantement. - Alors venez ce soir à 4 heures. Voulant le payer de suite pour son obligeance, je lui demandai ce que je devais pour le passeport. - Cinq roubles pour 6 mois, me dit-il. Je sortis immédiatement un billet de cinq roubles, j'y ajoutai trois roubles et je les lui tendis. D'abord il voulut me dire qu'on ne payait les passeports qu'à leur délivrance, mais lorsqu'il vit que je lui avais donné plus de cinq roubles, il s'arrêta net, prit l'argent avec satisfaction et me répéta encore de venir à quatre heures et que tout serait prêt. Comme vous pensez, je fus exact ; j'arrivai même avec un quart d'heure d'avance. Quelle ne fut pas ma stupéfaction en ne voyant personne dans le bureau. Je ne savais que faire. Je crus qu'on avait découvert que mes papiers étaient faux ; je regardai tout alentour de la pièce pour voir si l'on ne m'avait pas tendu quelque piège, mais à part les gardiens il n'y avait personne. J'aperçus tout à coup un Monsieur qui semblait attendre aussi. Je m'en approchai et il me dit qu'il venait chercher son passeport et qu'on lui avait dit d'être là à quatre heures. Il arrivait au moment où l'employé quittait la pièce. Lui ayant dit qu'il venait chercher son passeport l'employé lui fit remarquer qu'il n'était pas encore quatre heures. Ceci m'encouragea à attendre. Exactement à quatre heures, l'employé revint. A peine rentré, je voulus , d'un rapide coup d'oeil, me rendre compte si mon affaire avait bien marché, mais lui, dès qu'il me vit, me fit un gracieux sourire et retira son chapeau. Tout va bien, pensai-je. Nous le suivîmes. Bien que ce Monsieur fût arrivé avant moi et dût avoir la priorité, l'employé m'appela le premier pou me faire signer sur un livre la remise du passeport et, très aimablement, il me le remit. Mes papiers restèrent chez lui. Mon passeport ne spécifiait pas l'endroit où je me rendais. Je pouvais donc aller où bon me semblait. En vertu des lois russes, il fallait que mon passeport fût renouvelé tous les cinq ans. A mon retour auquel je ne pensais guère, on m'aurait seulement réclamé 10 roubles par année écoulée. J'étais ravi. Il ne me restait plus <271> qu'un pas vers ma délivrance, vers le couronnement de mon oeuvre, vers le bonheur, vers la liberté complète. Pour les personnes qui recherchent les sensations fortes, l'obtention d'un passeport eût été vraiment une chose à souhaiter. Quant à moi, j'eus volontiers cédé ma place. A peine dans la rue, je sautai dans un fiacre pour aller au plus vite partager ma joie avec nos protecteurs qui m'attendaient avec anxiété comme ils me le dirent ensuite. C'était le 23 Juillet 1865. Je ne restai plus qu'une semaine à St PETERSBOURG. Avec un passeport, il n'était pas permis de rester plus de quinze jours dans la ville, car il fallait, ensuite, refaire apposer un nouveau visa par la police et, du reste, j'avais hâte de jouir de ma liberté. Le lendemain de l'obtention de mon passeport je le fis viser dans trois consulats, français, prussien et autrichien et je ne rencontrai, là, aucune difficulté. Au consulat français, on me fit payer trois roubles 23 kopecks, au consulat prussien un demi-rouble et au consulat autrichien, cela ne me coûta rien. Ce qui prouve bien que chaque pays a ses coutumes comme dit le proverbe. Ces visas pouvaient être apposés à l'arrivée dans chacun de ces pays, mais je préférais le faire de suite. Je le fis viser dans ces trois consulats car je ne savais pas au juste dans lequel de ces trois pays il me faudrait me fixer définitivement bien que mon désir fût d'aller d'abord en France et à PARIS. Aujourd'hui dans beaucoup de pays on n'exige plus de passeport. Ce progrès ne s'est pas encore fait sentir en Russie et, probablement, ne se réalisera pas avant longtemps. A ce moment, une tempête formidable eut lieu à St PETERSBOURG dans le golfe de Finlande, sur la NEVA, sur le lac LADOGA et plus loin encore. Elle ne dura qu'une nuit, mais les dégâts furent très importants ; plusieurs vapeurs furent perdus corps et biens et, en différents endroits, les eaux de la NEVA devinrent si fortes qu'elles menacèrent d'envahir la capitale impériale. Beaucoup de commerçants firent banqueroute en raison des pertes éprouvées en une seule nuit. Il paraît que cette tempête fut annoncée par des astronomes, mais on la prédisait pou un peu plus tard. Cette catastrophe avait produit une grande frayeur que, pour le jour prédit, on prit de grandes précautions, car on s'attendait à une catastrophe plus grande encore. Tous les bateaux restèrent dans les ports ayant jeté leurs deux ancres et chacun attendait dans l'anxiété un nouveau malheur. <272> Mais rien d'anormal n'eut lieu au jour prédit. Toute ma dernière semaine à St PETERSBOURG se passa en préparatifs de départ ; je m'achetai ce qu'il me fallait pour la route et, d'abord, une petite valise, une provision de tabac, ...etc... et ensuite je me mis à chercher dans les bureaux maritimes quel bateau était en partance les prochains jours et sur lesquels on consentît à me prendre à bord. Ayant l'intention d'aller directement à PARIS, je me rendis d'abord dans les bureaux français. Là on me dit qu'en raison du naufrage du vapeur qui effectuait ces voyages et lequel aurait dû passer ces jours-ci, le prochain départ, bien qu'avancé, n'aurait pas lieu avant trois semaines. Alors seulement serait rétabli le service normal des courriers. Je ne pouvais attendre si longtemps et je dus chercher un autre moyen. J'allai dans d'autres bureaux et, à la fin, je fus obligé de prendre une place pour COPENHAGUE sur un vapeur anglais qui allait à LONDRES. Je payai 20 roubles mon billet et la nourriture en plus. Le bateau était amarré à CRONSTADT et il y en avait deux en partance : le "VOLGA" et le "DZWINA". Dans le bureau on ne put me dire exactement lequel partirait le premier. Mon billet était valable sur l'un ou l'autre de ces vapeurs. Lorsque je fus à peu près fixé sur le jour de mon départ, j'écrivis à mon oncle Théodore, à Madame BARSZCZEWSKA et, par son entremise, quelques mots à mes parents pour leur annoncer, cette fois irrévocablement que j'avais, heureusement, achevé mon oeuvre et les consolant par mon propre bonheur. Je n'étais pas content de n'avoir pu prendre place sur un bateau allant directement à DUNKERQUE car, de cette façon, j'étais obligé à COPENHAGUE de rechercher un autre bateau. De plus, sur les vapeurs français le passage jusqu'à DUNKERQUE coûtait cent francs avec la nourriture tandis que j'avais déjà dû payer 20 roubles jusqu'à COPENHAGUE et sans la nourriture. Mais il fallait me résoudre à cela afin de partir au plus vite. Chez un changeur je me munis un peu d'argent français. Pour un rouble, on ne me donna que 3,25 francs. Je ne voulus pas tout changer espérant que le cours serait plus favorable à PARIS. Hélas, je ne me doutais pas que les papiers russes devaient bientôt tomber et que le rouble ne vaudrait que 2,35 F. Ensuite, il ne me restait plus qu'à faire mes adieux et à partir, c'est-à-dire d'abord pour CRONSTADT qui est à soixante verstes de St PETERSBOURG et puis, enfin, à monter sur le vapeur anglais. Je dis d'abord <273> adieu à mes chers protecteurs Stanislas et LONGUS. Puis j'entrai pour un instant seulement chez mon hôtesse Madame HUSSAKOWSKA pour faire mes adieux et prendre mes affaires qui étaient emballées depuis le matin. Il n'y avait personne dans la cour, je fis entrer un fiacre, j'y mis ma valise, je remerciai encore Madame HUSSAKOWSKA pour son hospitalité, je baisai la main de Mademoiselle Marie, j'embrassai la tante et, en route. Toute personne quittant la ville ou y arrivant devait se présenter à la police mais comme il est facile de tourner la loi russe ceux qui ne partaient que pour les environs de St PETERSBOURG n'avaient pas à faire viser leurs passeports. Je remis mon congé à Monsieur Stanislas et Madame HUSSAKOWSKA dut demander ensuite au portier de me rayer de la liste des habitants de la maison, car j'étais parti pour la campagne. De cette façon, j'échappais encore une fois à la police. Je rencontrai Stanislas près du bateau à vapeur qui m'emmenait à CRONSTADT. Nous bavardâmes une demi-heure ; il me remit quelques lettres pour PARIS et me donna aussi quelques adresses qui pouvaient m'être utiles. Il me demanda de lui écrire et de lui donner mon adresse. Le vapeur siffla, nous nous fîmes encore nos adieux et je montai sur le vapeur. C'était le 30 Juillet 1865 un vendredi à 6 heures du soir. Il y avait beaucoup de passagers mais on ne me demanda rien et pourtant une certaine inquiétude me troublait, j'étais triste, silencieux et rêveur. Cela provenait peut-être de cet isolement subit, de cette séparation, de ces adieux avec des gens que je venais de connaître depuis peu de temps mais que j'aimais comme ils le méritaient. J'arrivai à CRONSTADT à 8 heures ; je me rendis directement sur le port où j'appris que le "DZWINA" avait levé l'ancre quelques heures plus tôt et que le "VOLGA" ne partirait que le lendemain à 3 heures de l'après-midi. Je pris une barque et j'abordai le "VOLGA". Je montrai mon billet au capitaine et lui demandai l'autorisation de séjourner sur le bateau jusqu'au départ. - Si vous le désirez, restez ici, me dit le capitaine. Je fis transporter ma valise et on m'installa dans une très jolie cabine. Sur chaque bateau étranger et dès que celui-ci touchait un port, un factionnaire était placé sur le pont, dans le but d'empêcher qui que ce soit de monter sans passeport. Il comptait donc sans cesse ceux qui montaient <274> et ceux qui descendaient jusqu'au départ du vapeur. Cela n'empêchait pas qu'on les dupât bien souvent. Il surveillait aussi les marchandises. Le capitaine ne parlait que l'anglais et le danois ; je n'aurais pu m'entendre avec lui s'il ne s'était trouvé chez lui des personnes de la ville et qui nous servirent d'interprètes. Sur ce vapeur il n'y avait qu'une seule classe et c'est pourquoi le passage coûtait si cher. J'étais le seul passager et nous étions amarrés en rade, loin du bord. Le lendemain matin, très ennuyé et énervé d'être obligé d'attendre si longtemps, je profitai de ce que le capitaine allait en ville pour débarquer avec lui et me traîner un peu par la ville de CRONSTADT. A ce moment, je lui remis, comme il était d'usage mon passeport afin qu'il le fît viser au bureau maritime. Je revins vers deux heures sur le vapeur avec l'espoir de partir une heure plus tard. Tout était prêt, la cheminée du vapeur fumait depuis longtemps et pourtant trois heures sonnèrent sans que le vapeur de bougeât. Le capitaine, visiblement, s'impatientait ; il se promenait de long en large sur le pont, de mauvaise humeur, énervé et fumant sa pipe. Je ne pouvais deviner ce que cela signifiait. Mais lorsque je vis que les heures se succédaient et qu'à six heures nous étions toujours là, je devins inquiet et je m'efforçai de m'enquérir de la cause de ce retard. Je rencontrai un matelot parlant fort bien le russe car il avait habité onze ans la Russie. Ce dernier m'expliqua que tout ce retard provenait de ce que mon passeport n'avait pas encore été rapporté. Jamais pareille chose n'était arrivée. D'habitude on portait le passeport au bureau maritime de CRONSTADT où l'on apposait le visa et c'était tout. Cette nouvelle me bouleversa affreusement et mon effroi grandit de plus en plus, surtout lorsqu'à 8 heures du soir tout était au même point. J'avais sur moi des lettres écrites en polonais, un livre de prières et de menus objets pouvant me trahir si on me visitait et prouvant que j'étais polonais. Car je ne doutai plus qu'on ait découvert quelque chose à mon sujet à St PETERSBOURG après mon départ : peut-être avait-on dépisté ma trace et appris mon départ. Je cachai le livre et les lettres sous la tenture de toile cirée dans une autre cabine ; je fourrai les autres objets sous le matelas, ne voulant encore les détruire ni les jeter à la mer. Si mes <275> craintes étaient vaines j'aurais pu regretter ce mouvement plus tard. Huit heures et demi venaient de sonner. Le soleil était couché ; j'étais assis dans ma cabine rongé par une inquiétude fiévreuse. Tout à coup j'entendis quelqu'un entrer chez le capitaine dans une cabine voisine de la mienne et on se mit à parler en anglais. Mon coeur se mit à battre à se rompre. Plusieurs fois j'entendis le mot "passeport" ce qui me confirma que mon sort devait être en train de se décider. Ils s'assirent à une table et le nouveau venu m'appela par mon nom d'emprunt en russe. J'écartai la portière de ma cabine et la pipe à la main, j'entrai chez eux. Il me toisa des pieds à la tête et, voulant sans doute entendre ma voix, il me posa cette question, qui n'avait pas de sens commun : - De quel pays êtes-vous ? - Russe, répondis-je. Au même instant, j'aperçus mon passeport sur la table, ce qui me tranquillisa. Bientôt après, ils achevèrent des comptes avec le capitaine et l'agent s'en alla. Cet événement fut une dernière épreuve sur la terre russe. Plus tard, j'appris toute l'histoire de mon passeport. On l'avait envoyé jusqu'à St PETERSBOURG jusqu'à la Chancellerie du Gouverneur général militaire même où je l'avais obtenu, afin de s'assurer si ce passeport m'avait bien été délivré. St PETERSBOURG est à 60 verstes de CRONSTADT : voilà donc la raison de ce long retard. Si par malheur j'avais fabriqué moi-même mon passeport, j'aurais certainement été perdu. Les soupçons qui se portèrent la première fois sur le départ des "esprits" furent certainement provoqués par une lettre fraîchement parue dans la Gazette de MOSCOU et écrite sans réflexion par un "esprit ...D..." et adressée à KATKOW. Cette lettre était datée de STOCKHOLM et dans laquelle l'auteur ne se doutait pas combien certains passages de sa lettre prouveraient que St PETERSBOURG était le centre de certaines opérations hostiles au gouvernement. Datant sa lettre de STOCKHOLM il laissait soupçonner que les nôtres, pour s'évader, passaient par St PETERSBOURG. La police secrète redoubla ses efforts afin de découvrir quelque chose. Elle s'agrippait à tout comme un noyé à une branche, sans ordre ni suite. Mais je crois que les soupçons qu'inspira mon passeport avaient été un essai de ce genre <276> de recherches nonchalantes. C'était encore, pour le bonheur des nôtres un fait prouvant l'incapacité de la police russe, comme je l'ai montré plus haut. ---------------------- Départ pour l'étranger ---------------------- Je quittai CRONSTADT le 31 Juillet 1865 à 9 heures du soir. Je ne sortis pas de ma cabine, les yeux fixés sur l'horizon et, par le hublot je suivais tous les mouvements du vapeur. J'attendais avec des battements de coeur que nous fussions en pleine mer. On faisait des signaux, le paquebot sifflait et semblait vouloir se rendre compte s'il pouvait lutter contre les fortes vagues. Puis il avançait rapidement en faisant machine arrière, pour repartir de nouveau en avant. Je ne parvenais pas à comprendre les manoeuvres du vapeur de même que je ne comprenais rien au langage parlé autour de moi. Et toutes ces évolutions du paquebot étaient un supplice pour moi. Je ne voulais pas encore croire que je fusse libre et, à chaque mouvement arrière, je craignais que le paquebot ne revint en rade. Ces craintes étaient peut-être puériles, mais je m'en confesse sincèrement, je les ai ressenties. Ce sentiment était peut-être maladif, mais quand un homme va atteindre le but qui lui a donné tant de peines et de fatigues, il lui est encore plus désirable. Plus grand a été son espoir et plus forte est la crainte et la plus petite difficulté même qu'il rencontre sur sa route lui fait craindre de tout voir s'écrouler. L'endroit où ces manoeuvres s'opéraient était près d'un bastion émergeant de la mer. Aussitôt le bastion dépassé, le vapeur augmenta sa vitesse et se lança sur la mer laissant derrière lui deux sillages très longs qui s'écartaient l'un de l'autre à mesure que nous nous éloignions. Je sortis alors de ma cabine et montant sur la dunette, je contemplai longuement ce sillage et mon regard allant jusqu'à son extrémité je découvrais là-bas CRONSTADT à l'horizon. Un sentiment bizarre m'envahit alors : le poids énorme qui oppressait ma poitrine jusque là sembla tomber en un instant. Je respirai profondément et je me sentis si léger, si libre ! Il me sembla sortir d'une atmosphère étouffante et être jeté tout à coup dans l'air le plus pur. Un sentiment de triomphe sur mon ennemi me fit serrer les poings de rage et, de loin, je le menaçai encore car n'était-ce pas lui qui me séparait pour toujours peut-être de mon pays et de ma famille <277> bien-aimée ? Tout bouillait en moi ; je riais et je pleurais à la fois ; je ne me rendais compte de rien, mes pensées et mes sensations se succédaient rapides comme l'éclair. Je restai dans ce chaos encore tard dans la nuit. Semblables aux vagues que la tempête soulève pour venir ensuite s'étaler sur la rive et y refléter les étoiles d'un ciel devenu calme et clair, deux pensées, deux sentiments de même nature se présentaient à moi, claires, tendres et calmes. C'était d'abord la satisfaction de mon évasion heureusement accomplie, puis le chagrin d'avoir quitté, peut-être pour toujours, mon cher pays et ma chère famille. Fatigué et énerve, je ne m'endormis un peu que vers le matin, d'un sommeil fiévreux car ma tête me faisait bien mal. Lorsque je me réveillai, j'étais plus calme. Rien ne nous apaise comme un bon sommeil : les Français disent que le sommeil est le réparateur par excellence des forces morales et physiques. Peu de personnes peuvent s'endormir sous le coup d'une émotion. Jusqu'ici je n'ai connu que deux personnes qui, après un grand chagrin, s'endormissent d'un sommeil d'autant plus lourd que la secousse morale avait été plus forte. L'une de ces personnes est ma mère, mais je n'ai pas hérité de ce bienfait. Je sortis sur le pont durant la nuit ; nous avions bien avancé, nous étions en pleine mer. Je voyais le ciel et la mer et de temps en temps un vaisseau se montrait à l'horizon. Le temps était si beau, la nuit était si calme que le vapeur se balançait à peine. Nous mîmes trois jours et quatorze heures pour parvenir à COPENHAGUE : durant ce temps nous ne vîmes pas la terre et le beau temps demeura toujours aussi calme. En cas de mal de mer, j'avais emporté du rhum et des citrons. Mais je n'éprouvai que quelques nausées. Ce qui me privait le plus était le manque de société et je ne buvais du rhum de temps en temps que pour m'assoupir le plus possible afin que le temps me semblât moins long. Les levers et les couchers de soleil ne firent pas sur moi l'impression que j'en attendais? Je ne sais pas si ces phénomènes de la nature étaient parfois plus beaux ou bien si je ne sus les admirer. Ceci provenait peut-être de mon état d'âme, de ma disposition morale. Le matin à huit heures on me donnait du café, puis à onze heures un repas froid et à quatorze heures un dîner composé de cinq ou six plats avec vin, bière anglaise "ale", rhum ; au dessert du thé ou du café. A sept ou huit heures du soir, on avait un souper <278> composé de viandes froides, de fromage...etc... Pour moi, c'était trop de nourriture ; la cuisine était excellente, mais mon palais ne pouvait supporter certains plats anglais trop épicés. Les sauces principalement avaient le goût et la couleur de rhubarbe, ce qui était désagréable et si fort au goût que ma langue peu habituée à ces assaisonnements ne pouvait les supporter. Ces repas me coûtaient en tout 44 Frs, soit 13 roubles, ce qui était un peu cher pour ma bourse. Je mangeais avec le capitaine et sa cousine, une norvégienne. Quand je ne dormais pas, ma seule occupation était ma pipe ; je me traînai d'un coin à un autre du vapeur afin de prendre un peu d'exercice et par curiosité pour visiter les machines. Le matelot qui parlait russe m'expliquait tout et me conduisait partout. Moi, je le récompensais avec du rhum qu'il happait comme de l'eau. Le capitaine avait un superbe chien que je caressais souvent, étant un grand amateur de ces animaux. Il paraît qu'une nuit, un matelot ivre étant tombé à la mer, ce chien lui sauva la vie. Le valeur était alors dans un port et il n'y avait presque personne de garde à bord. Quand l'homme tomba à la mer, le chien se précipita dans l'eau et se mit, en nageant, à hurler, geindre, aboyer et fit tant qu'on s'éveilla à bord et on retira le matelot encore vivant. Depuis, le chien devint le grand favori de tout l'équipage. Rien de bien intéressant à signaler jusqu'à COPENHAGUE : les jours s'écoulaient semblables du matin au soir. C'était mon premier voyage en mer. Il ne me manquait plus que ce mode de voyage dans mon évasion. J'avais circulé à pied, à cheval, en voiture, en bateau sur les fleuves, en chemin de fer et enfin sur mer. Le quatrième jour, nous aperçûmes la terre au loin. Je compris alors quelle avait dû être la joie de Christophe COLOMB lorsqu'il aperçut la terre puisque moi qui ne doutais pas de l'atteindre et voyageant depuis trois jours à peine, je fus dans la joie quand on me montra la terre au bout de l'horizon. Seul, je n'aurais pu distinguer la terre car cela ressemblait plutôt à un nuage qu'à autre chose. En arrivant, on hissa le pavillon. Nous naviguâmes encore longtemps avant d'arriver au port. A une verste du bord, une barque, nous accosta et un employé danois monta sur notre vapeur. Cette formalité avait lieu pour chaque paquebot. On jeta l'ancre à quelques centaines de mètres du bord. La journée était belle, chaude ; il était onze heures du matin. COPENHAGUE s'étendait sur le rivage de façon assez agréable. <279> A droite sur le bord de la mer il y avait une terrasse sur laquelle se promenaient un grand nombre de personnes. Au-dessous un parc immense embellissait par sa verdure les murs blancs des bastions. A gauche s'étageaient les maisons avec leurs murs et leurs jardins. Là-bas au fond, une forêt de mâts. Il y avait foule sur la rive. Ayant payé sur le bateau pour ma nourriture, je montai dans une barque se dirigeant vers la ville. Mes bagages furent portés au bureau maritime par un commissionnaire. On y procéda à une visite sommaire et ce fut tout. Personne ne s'enquit de mon passeport. On me prenait pour un Russe et comme je ne parlais pas le danois on me recommanda dans le voisinage le magasin de M. B. COHN dont le propriétaire parlait russe. Je lui demandai de m'indiquer un hôtel. Il s'en trouvait un non loin de là et COHN poussa l'amabilité jusqu'à m'y faire accompagner par son frère qui me facilita la location d'une chambre. Les COHN étaient israélites venant de Pologne, paraît-il ; l'aîné habitait COPENHAGUE depuis vingt ans et l'autre, plus jeune, voulant échapper à la conscription, arriva ici et resta chez son frère. Je m'informai de suite d'un paquebot français ; on me dit que celui qui était parti de St PETERSBOURG ne ferait escale ici que dans trois jours. Je fis remarquer aux employés du bureau qu'à St PETERSBOURG on m'avait déclaré qu'il ne partirait pas de paquebot avant trois semaines. Ils m'assurèrent que c'était inexact puisqu'ils avaient reçu un télégramme annonçant que le vapeur était en route. Il me fallait donc attendre. Profitant du temps que j'avais, je me décidai à visiter la ville. COPENHAGUE était la première ville que je visitais depuis mon évasion. Aussi beaucoup de détails me frappèrent ; je vis de suite un grand contraste avec St PETERSBOURG, par exemple parce que j'avais été transporté directement à une si grande distance. Le langage, les coutumes, les harnachements des chevaux, etc..., tout était nouveau pour moi. La ville était assez propre. La vieille ville avec des rues étroites était un peu monotone. La demeure du Roi était si modeste que je ne pouvais le croire. COHN me raconta que le Roi était très aimé de son peuple, qu'on le rencontrait souvent dans les rues de la ville ; chacun le connaissait, le respectait comme un père ; il était très accessible et il invitait souvent, tout à fait patriarcalement, les bourgeois de la ville à dîner chez lui. Entendant cela, j'enviai <280> le bonheur de ce peuple dont l'existence politique ne connaissait pas les troubles intérieurs et les divisions de partis. Pourquoi, mon Dieu, nous avez-vous condamnés à la servitude, la prison, l'exil... ? Ah, quand nous rendrez-vous ce que nous pleurons depuis si longtemps, quand détournerez-vous de nous les châtiments ? Le portrait de la princesse DAGMAR et de son fiancé, mort, se rencontraient à chaque pas. Le Grand Duc y était représenté avec une mine si effrayante que, certainement, cette photographie avait dû être prise peu de temps avant sa mort. Je visitai ici l'église "FRAN-KÜRCHE" ornée des célèbres statues de TORWALSEN, leur compatriote. L'immense nef de l'église comportait les douze statues des apôtres, d'un travail merveilleux dont six de chaque côté. A l'endroit où dans nos églises s'élève le maître-autel il y avait une niche faite exprès pour y mettre la statue du Christ du même sculpteur. Devant le Christ la statue d'un ange, un seul genou à terre et tenant en mains un baptistère en forme de conque marine. Toutes ces statues sont de grande dimension en marbre blanc et dignes d'être admirées; En plus on voyait sur les côtés de l'église des bas-reliefs également faits par TORWALSEN. Je dus donner deux marks pour visiter l'église. Le mark danois a la même valeur que le franc. Durant mon séjour, j'entendis plusieurs fois la musique militaire qui me plus énormément. Elle jouait tous les jours dans le parc au bord de la mer, dont j'ai parlé plus haut. Le parc se trouvait à l'intérieur des fortifications et tout le monde n'y avait pas accès. L'orchestre se tenait sur une pelouse surélevée, sous de grands arbres laissant apercevoir la mer très loin. On pouvait entendre ces concerts de la terrasse dont j'ai déjà parlé. La musique jouait vers le soir quand la chaleur était tombée, à l'heure où il faisait bon se promener. Le temps était superbe, la mer était calme comme de l'huile, une quantité de vapeurs et de barques de toutes couleurs embellissaient le paysage. Beaucoup de personnes se promenaient en barques non loin du port et d'autres hommes et femmes circulant sur le rivage complétaient ce tableau. Et cette musique si merveilleuse aux sons délicieux mettait encore un charme de plus à tout ceci. Je restai des heures entières assis sur les bancs de la terrasse abreuvant de tout ceci mon âme solitaire. Mais malgré tout en voyant autour de moi tant de gens heureux, je ressentais plus encore <281> mon isolement. J'étais arraché aux miens, c'était vers eux que ma pensée s'enfuyait et que mon coeur languissait ; moi seul, ici, au milieu d'étrangers, j'étais parmi cette foule comme en un désert. "Je suis un exilé, je suis un pèlerin" semblait me dire chaque son de l'orchestre. Je m'en fus aussi au cimetière. Peu de monuments funéraires, beaucoup d'arbres, beaucoup de tombes couvertes de fleurs ravissantes et d'un entretien parfait. Pendant mon séjour à COPENHAGUE arrivèrent deux navires de guerre de St PETERSBOURG : l'un allait en Grèce et l'autre à Rio de Janeiro. Je causais avec les officiers du bord qui me demandèrent qui j'étais et d'où je venais. Nous nous rencontrions chez COHN aussi me prenaient-ils pour un autochtone. Je dois dire que l'officier russe est tout à fait différent à l'étranger de ce qu'il est dans son pays. Ici, ils étaient plus civilisés, plus semblables aux autres. Quant aux matelots, je ne puis en dire autant. Ne voulant pas dire qui j'étais afin de ne pas trahir ceux qui s'évadaient comme moi, par la même route, je rougissais de honte de passer pour un Russe quand je voyais arrêter ces matelots en ma présence pour vol et leur reprendre, en riant aux éclats, les objets dérobés. Je maudissais les Russes dans mon for intérieur, je constatais que même ici s'étant rencontrés avec moi encore, ces gens-là me causaient de la souffrance. Comme on me l'avais promis, le paquebot français venant de St PETERSBOURG fit escale ici le troisième jour de mon arrivée. Je ne comprends pas encore pourquoi on m'avait trompé à St PETERSBOURG. J'aurais évité les frais de transport de St PETERSBOURG à COPENHAGUE, puis le séjour dans cette dernière ville. Et de COPENHAGUE à DUNKERQUE on me demanda 100 francs somme égale à celle qu'on m'avait demandée de St PETERSBOURG à DUNKERQUE. Ayant pris ma place au bureau maritime je dus exhiber mon passeport et je montai sur le paquebot. Je trouvai là une anglaise avec deux enfants, parlant russe et français, une française avec un enfant au sein accompagnée d'une toute jeune fille française très gaie et très espiègle. Toutes deux parlaient le russe. Comme homme il n'y avait qu'un Français revenant de MOSCOU où il était resté quelques années et qui rentrait en France. Le vapeur resta quelques heures à COPENHAGUE pour <282> charger des marchandises et à neuf heures du soir on leva l'ancre. C'était le 6 Août 1865. Nous mîmes trois jours pour arriver à DUNKERQUE en passant par le SUND et la Mer du Nord. Ce voyage fut pour moi moins triste car j'avais à qui parler mais je ne dis à personne qui j'étais. Les Français sont bavards, gais, je les préfère aux Anglais ; avec leur entrain, leur espièglerie, ils m'amusaient. A table, nous avions encore deux autres Français qui faisaient partie du personnel du paquebot ; l'un était l'aide du capitaine et l'autre un mécanicien. On dit toujours que la mer du Nord est toujours houleuse. Bien que nous n'ayons pas eu de tempête le vapeur tanguait énormément et les vagues passaient par-dessus le pont. La vue de cette mer agitée me plut beaucoup. C'était un spectacle majestueux. Les vagues semblaient des montagnes mobiles et colossales, argentées au sommet et formant à leurs pieds des précipices momentanés. Le paquebot s'enfonçait profondément, puis glissait sur ces géants, semblable à une plume légère emportée par le vent. Si ce phénomène de la nature avait lieu tous les jours, je pouvais facilement me figurer que ce devait être une tempête quand cet élément terrible était en furie. Je restais des heures entières sur le pont à contempler ce spectacle intéressant et plus d'une fois je payai ce plaisir d'un arrosage complet. Ce qui m'intéressait le plus, c'était la rencontre des vagues entre elles et surtout la nuit. Deux énormes montagnes semblaient courir l'une vers l'autre avec furie, couvertes d'écume et bruissant affreusement. Lorsque le choc se produisait, une cascade d'eau éblouissante jaillissait semblable à la lave argentée d'un volcan et se perdant en milliers de gouttes, tombant dans toutes les directions et le jour reflétant toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. La nuit, cette écume et ces cascades avaient un reflet phosphorescent et ressemblaient à de l'argent en fusion. Tout d'abord, je croyais que ces reflets argentés provenaient du feu des lanternes suspendues aux mâts, mais bientôt j'observais les mêmes lueurs dans les endroits les plus obscurs que la lumière n'atteignait pas. Le premier jour après notre départ de COPENHAGUE, je ressentis de la fatigue et des vertiges causés par le tangage du navire. Mais le deuxième jour et jusqu'à notre arrivée à DUNKERQUE, j'eus le mal de mer avec tous ses désagréments. J'étais si fatigué que je ne pouvais <283> trouver un endroit où je fus bien et rien ne me soulageait. Je ne fus pas le seul ; tous mes compagnons de voyage furent malades, les enfants souffrirent énormément. Nous ne pouvions ni dormir ni manger. Alors non plus pour mon plaisir, mais pour me rafraîchir je restai sur le pont à recevoir la douche marine des vagues me tenant fortement aux cordages. J'attendais avec anxiété la fin du voyage. Ce mal de mer m'avait tellement abattu qu'il me semblait que je ne pourrais pas rester un jour de plus sur la mer. En plus de mes malaises, j'étais de fort mauvaise humeur, j'avais un dégoût de tout, tout m'ennuyait, tout l'univers m'était désagréable. Le 9 Août vers le soir, nous approchâmes de DUNKERQUE. La nuit était noire. Des phares apparaissaient au loin. Nous ne pouvions avancer beaucoup car c'était la marée basse. Nous jetâmes l'ancre et nous restâmes une heure entière à attendre que l'eau montât assez pour nous permettre d'aborder à quai. Il était très tard quand notre navire entra dans un chenal et, hâlé du bord il se frayait un chemin au milieu d'une quantité de paquebots semblables à lui. Vu l'heure tardive on nous conseilla de passer le reste de la nuit à bord. Comme il n'y avait plus de tangage, nous y restâmes. Le lendemain matin, je fus éveillé par le son des cloches des églises. Je montai sur le pont et à la vue de DUNKERQUE, j'eus une impression agréable ; je sentis aussitôt que je me trouvais au milieu d'un peuple qui nous était sympathique, qui avait la même religion que nous. Les cloches me reportèrent en pensée vers ma chère Lithuanie. Ici je ne me sentais plus si étranger. La sympathie que j'éprouvais pour la France et son peuple adoucissaient la douleur de l'exil. Il me sembla que j'arrivais vers les miens, vers de bons amis qui, certes, ne pouvaient me rendre ma patrie, mais qui adouciraient, par leur amitié, ma souffrance. Bientôt, nous descendîmes à terre. On porta nos bagages au bureau maritime où l'on fit en hâte une visite ; nous allâmes prendre un café à côté du bureau, tandis qu'on examinait nos passeports. Je ne me doutais pas, alors, que si j'avais dit qui j'étais et pourquoi j'arrivais sur leur terre hospitalière, j'aurais été reçu de la même manière. Mais ne sachant pas si je devais parler, je montrai mon passeport. Du reste, comme je me trouvais parmi mes compagnons de voyage, je ne voulais pas faire de confidence devant eux. <284> Nous fîmes porter nos bagages directement au chemin de fer allant vers PARIS et nous allâmes tous dans un hôtel, ne devant sortir que le soir. La journée était belle ; profitant des heures libres que j'avais, je parcourus la ville. On vendait beaucoup de fruits dans les rues, des pêches et des poires surtout et à des prix très abordables. J'étais bien heureux car je suis grand amateur de fruits. Je pensai à la Sibérie dont j'étais si loin et où le navet remplaçait les fruits et ici les pêches étaient pour rien. Ensuite mes deux compagnes de voyage françaises, me proposèrent d'aller faire une promenade sur le bord de la mer. J'acceptai volontiers. Elles connaissaient DUNKERQUE. Nous allâmes sur la plage ; c'était la marée basse, la mer était loin, à quelques verstes du rivage, la vue était très belle. Des groupes de personnes étaient assises sur la plage, des femmes avec leurs ouvrages, des enfants jouaient avec le sable jaune et à toutes sortes de jeux. Des cabines montées sur deux roues et traînées par un cheval emmenaient les baigneurs jusqu'à la mer. Toute cette étendue de sable était fourmillante de toutes ces cabines roulantes dont les unes allaient vers la mer et d'autres en revenaient ramenant les baigneuses et les baigneurs. Sur la plage s'élevait un grand hôtel entouré de jardins avec des bancs. Aux balcons, sur les murs du lierre et une profusion de fleurs, et toujours par ci, par là des groupes de personnes embellissaient et donnaient de la variété au paysage. Mes compagnes entrèrent dans cet hôtel pour déjeuner ; je les accompagnai mais je ne mangeai pas, n'étant pas encore remis de mon mal de mer. Nous revînmes ensemble à notre hôtel. Nous étant bien reposés, un omnibus nous emmena à la gare et à sept heures du soir, je partis pour PARIS avec tous mes compagnons du paquebot. C'était le 10 Août 1865. Nous voyageâmes toute la nuit et le lendemain à cinq heures du matin, nous étions à PARIS. J'étais arrivé au bout de mon voyage. FIN Je rends grâce à Dieu de m'avoir sauvé ! Si j'étais sorti sain et sauf de tant de difficultés, je le devais à ma chance. Je me rappelle, lorsque je consolais ma mère en pleurs, je lui citais maints exemples pris parmi les épreuves qui ne nous avaient déjà pas manqué. Etant à la maison, j'avais toujours été témoin que Dieu nous envoyait toujours une consolation après chaque épreuve comme pour récompenser notre souffrance. Cela était si probant, si vrai, cela se renouvelait si souvent que nous y croyions fermement. La consolation était même d'autant plus grande que le chagrin, la tristesse avaient été plus grands. Ecrivant de PARIS à mers parents, il était doux de partager avec eux mon bonheur actuel et leur rappeler l'heureux privilège dont Dieu nous favorisait toujours. Une nouvelle preuve et des plus frappantes était ma condamnation aux travaux de Sibérie suivie aussitôt de mon évasion presque miraculeuse. Jusqu'ici, jamais nous n'eûmes une exception à cette règle. Cette pensée donnait souvent plus de force à ma famille pour supporter les lourdes difficultés de la vie. Lorsque je fus, pour toujours, arraché à leur tendresse et envoyé vers les mines de la Sibérie, mes parents ne pouvaient espérer qu'un événement heureux pût compenser une perte pareille et ils étaient dans les larmes. Ma délivrance si rapide qui paraissait si impossible, si difficile à réaliser non seulement les console aujourd'hui, mais les a confirmés dans cette croyance qu'ils avaient depuis si longtemps. Je me réjouis donc doublement car aujourd'hui ils ne pleurent plus et avec leur foi en la Providence, ils peuvent plus facilement supporter les persécutions que le gouvernement russe leur impose et qui eussent été souvent au-dessus de leurs forces. J'ai le ferme espoir qu'ils ne succomberont pas sous le joug et que je pourrai peut-être vivre cette heure heureuse où je les retrouverai sur le seuil de leur propre demeure remerciant avec moi le Ciel de nous avoir rendu notre patrie, de nous avoir laissé vivre pour la voir encore ! C'est votre sort seulement, frères et compagnons de Sibérie qui est digne de pitié... ! Que deviendrez-vous... ? Le 14 Juin 1866 PARIS, 241 rue Saint Jacques - - - - -