[ Naissance d'une civilisation | Version intégrale en PDF ]
La Commission de la République française pour la science, la culture et l'éducation a le caractère d'un carrefour de rencontre de personnalités venues de tous les horizons de la connaissance et de l'esprit. Cette conjonction est inhabituelle et unique. Parmi nous sont représentés les sciences exactes et naturelles comme les sciences humaines et sociales, la création artistique, la poésie et la littérature, et les milieux de la culture, de la communication, du droit et de l'éducation. Nos membres sont des personnalités marquantes par leurs engagements professionnels et leur notoriété et par les responsabifités qu'ils assument dans la haute administration de notre pays. Tous sont unis par leur volonté de contribuer au progrès de l'humanité et par leur souci de recherche éthique.
Nous disposons ainsi d'un vivier de compétences croisées, intersectorielles,
complémentaires, doté d'une capacité exceptionnel.le de
réaction pour l'analyse et la synthèse des problèmes actuellement
les plus délicats de notre civilisation.
Lorsque les réflexions parviennent à leur aboutissement, elles
débouchent sur une force de proposition particulièrement précieuse
pour l'opinion publique avertie et pour les décideurs économiques
et politiques, et cela parallèlement à notre mission de recommandation
à l'usage de l'UNESCO.
L'année 1997 marquait les cinquante ans de notre Commission. Parmi les
manifestations de cet anniversaire, nous avons choisi de mettre à l'épreuve
notre capacité de jugement en constituant un groupe de travail sur le
sujet particulièrement difficile et complexe de la mondialisation. Le
résultat final est l'ouvrage présenté ici sous le titre
Naissance d'une civilisation: le choc de la mondialisation.
L'initiateur du projet et l'organisation de ses moyens fut Yves Brunsvick,
ministre plénipotentiaire, dont on sait qu'il a consacré la plus
grande partie de sa carrière, en qualité de secrétaire
généra4 à l'édification de notre Commission et à
sa constitution comme instrument de la concertation pluridisciplinaire.
André Danzin, ancien vice président directeur général
de Thomson CSF et ancien directeur de l'INRIA, qui a de tels problèmes
une longue et riche expérience, accepta de présider les réunions
de travail. Une bonne partie de la période 1996 1997 fut consacrée
à cette tâche avec l'appui d'un noyau permanent de membres choisis
par notre Commission et grâce à l'audition de nombreux spécialistes
extérieurs.
Une première synthèse des travaux fut soumise aux réactions de MM. Jacques Delors, Thierry de Montbrial, Yves Quéré et Jacques Rigaud lors d'un débat public organisé le 20 octobre 1997 à l'occasion des Manifestations entourant le cinquantenaire de la Commission.
Plutôt qu'un rapport collectif qui aurait accepté des compromis
afin d'atténuer les divergences d'opinion éveillées inévitablement
par la sensibilité du sujet, nous avons confié à Yves Brunsvick
et à André Danzin le soin de présenter leur version personnelle
des conclusions de cette analyse. Les auteurs ont insisté pour porter
seuls la responsabilité de leurs propos qui n'engagent donc pas officiellement
la Commission. L'ouvrage n'en constitue pas moins une pièce maîtresse
dans notre contribution à la compréhension d'un mouvement de mondialisation
que le succès récent du réseau Internet vient encore d'amplifier.
La thèse soutenue par les auteurs répond au consensus des membres du groupe de réflexion: la mondialisation s'inscrit dans l'avènement d'une nouvelle civilisation. Cette métamorphose de la société touche tous les aspects de la vie personnelle et collective, les'rapports de l'homme à l'espace et au temps, la fécondité et la démographie, les relations sociales dans le travail et le temps libre, la condition féminine, les moeurs, les valeurs et les rapports de pouvoir. Elle puise ses origines dans la généralisation des applications de la science à toutes les activités humaines et dans l'explosion des nouvelles technologies. Elle soulève des problèmes aigus de régulation touchant l'économie et les équilibres écologiques. Elle appelle des progrès fondamentaux sur l'éthique. Elle entraîne l'acceptation d'un aggiornamento culturel et l'évolution des liens sociaux. Elle nécessite une réforme en profondeur de la pensée sur les systèmes organisationnels, politiques et éducatifs.
Dans cet éclairage, la mondialisation cesse d'être un événement circonstanciel susceptible d'être circonscrit dans l'espace et dans le temps. Elle n'est pas placée sous la domination de forces financières et économiques. Elle est la conséquence d'une profonde évolution de la vision du monde, des relations transactionnelles, des conditions de vie et des rapports entre les peuples. Ce mouvement demande la participation de chaque citoyen du monde et non des seuls détenteurs des pouvoirs politiques, économiques et informationnels. Cet appel fonde l'originalité de cette réflexion dont on devine qu'elle n'est qu'à ses débuts et à laquelle seront consacrés d'autres travaux.
Jean Favier,
membre de l'Institut,
président de la Commission française pour l'UNESCO