[ Naissance d'une civilisation | Version intégrale en PDF ]
La mondialisation, qui est aussi la globalisation de l'économie, est souvent considérée en elle même : elle serait le paroxysme de l'internationalisation des activités humaines accélérée par les moyens techniques qui dotent les hommes d'un don d'ubiquité. Cette vue trop courte déforme le jugement. Au terme de cette étude, il faut le répéter, la mondialisation est une manifestation parmi d'autres d'une mutation de civilisation. Cette métamorphose poursuit inexorablement son chemin. Elle change la vision du monde, modifie les cultures et les moeurs, redistribue les cartes de la puissance, de l'intelligence et des capacités d'initiatives, exige le recours à des modèles mentaux inédits, notamment relatifs à l'orgarnisation sociale. Le mouvement est remarquablement décrit par Jean Vogel (1)dans le tableau ci après.
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Moyen Age |
Age des Lumières |
Age de l'incertitude |
| Structure | pluralisme | Unification | Modularité |
| Chaos | Ordre établi | Complexe évolutif | |
| Ingénierie | Écriture | Imprimerie | Électronique |
| Cognition | Entendement | Raisonnement | Entendement collectif |
| Formation | Apprentissage | Éducation | Apprentissage collectif |
| Savoir faire | Savoir | Savoir interagir |
Annoncé par quelques précurseurs dès 1960, le concept
de cet épisode extraordinairement actif de l'évolution humaine
ne pénètre que très lentement une opinion publique mal
préparée à recevoir le message. Curieusement, ce constat
ne nourrit que rarement le débat politique. En l'absence d'une conscience
claire, la jeunesse, surtout féminine, montre, par instinct, sa réceptivité.
Partout sur la planète les signes extérieurs du changement sont
adoptés : la manière de se vêtir, de boire et de manger,
de se distraire, la musique et la danse ; à quoi s'ajoute la fréquentation
des réseaux mondiaux de communication. Ainsi se forme une vague irrésistible
de propagation pour les comportements réformateurs.
L'humanité se dirige-t-elle vers l'uniformité ? Allons nous vers un alignement des moeurs et des cultures ? Vers une Babel reconstruite ? Pour tous ceux qui croient à la richesse de la diversité et qui voient dans le nivellement culturel une perte de substance, la menace est une préoccupation grave. Cette crainte résiste t elle à l'analyse des faits ? Certes, sous l'effet des forces d'interdépendance, les phénomènes d'hybridation des cultures se développent plus rapidement que jamais, mais ils tendent à créer de nouvelles diversités. Les niches d'agglomération d'identités fortes se réorganisent, quittant le cocon des États nations pour se recentrer sur des traditions régionales plus étroites, plus typées, plus intransigeantes, faisant resurgir des racines ancestrales. Par ailleurs, de nouveaux regroupements naissent grâce aux réseaux du genre Internet pour répondre à des communautés originales de pensée, d'intérêts ou de spécialisation. Plutôt que de tendances à l'uniformisation, il serait peut être légitime de parler d'une situation à la lisière du chaos (2). Le rêve d'une hégémonie culturelle, tentation permanente d'une puissance lorsqu'elle est dominante, est contraire à la nature de l'humanité. Mais le combat pour la diversité n'ira pas sans luttes contre le nivellement.
A l'image des grands traits de l'évolution du monde vivant, la métamorphose
de civilisation sera le fruit du travail des mutants, des nucléations
de pionniers poussant à leurs limites, )usqu'au succès, l'expérimentation
de solutions originales. C'est pourquoi la crainte de l'uniformisation est probablement
peu fondée et c'est pourquoi aussi il est justifié de plaider
pour le respect des différences, pour les tensions d'opposition à
toute forme de pensée unique, tensions à partir desquelles s'engendre
le mouvement. Ces nucléations de pionniers ne peuvent être, comme
dans tout phénomène d'évolution, que des agents singuliers,
distincts de la masse, exceptionnellement doués pour la discontinuité
et l'innovation. Ces agents seront, selon les rôles à remplir,
des petites ou moyennes entreprises (PME), des écoles ou des universités
autonomes, des associations sans but lucratif direct (ONG), des cercles de pensée,
des autorités de régulation indépendantes (ARI). Ces pionniers
ne pourront agir que s , ils bénéficient de conditions favorables
de liberté afin que leurs droits à l'expérimentation ne
soit pas entravé par des dispositions réglementaires, hiérarchiques
ou financières contraignantes. Il ne sera plus question d'obéir
à des orientations dictées par le plus grand nombre, mais de suivre
l'entendement collectif régnant à l'tintérieur de petites
équipes chargées par subsidianité de l'exécution
de tâches spécifiques où s'exerceront l'initiative et la
responsabilité.
Comment s'emboîteront ces tâches subsidiarisées afin de
rejoindre l'objectif d'une optimisation sociale globale ? Ici encore, les principales
démarches observées dans les phénomènes d'évolution
des mondes minéral et vivant peuvent inspirer notre pensée, à
savoir la sanction par la sélection, d'une part, et les coopérations
de co évolution, d'autre part. La sélection correspond à
ce qu'avait exprimé Darwin. Son mécanisme est redoutable ; elle
fait des gagnants et des exclus ; elle constitue, quoique l'on fasse, une donnée
incontournable. Mais elle peut être compensée par les forces de
symbiose, par les systèmes de coopérations, dont la présence
est attestée par l'observation de l'ensemble des phénomènes
évolutifs en astrophysique, en biologie et en sociologie. L'évolution
a toujours été une co évolution. Aucune anomalie singulière
ne peut se développer si elle ne trouve pas, dans son environnement,
des éléments d'accompagnement favorables, si elle ne nourrit pas
une harmonie. Ce sont ces forces d'autocatalyse d'un système complexe
d'agents du changement qui permettent aux crises de croissance de l'évolution
de faire sortir une situation de progrès à par tir d'une période
où tout se produit dans les turbulences et l'incertitude.
Ces périodes de transition sont fondamentalement inégalitaires
car elles classent les personnes, les groupes et les pays selon leurs aptitudes
à bénéficier des changements. La rupture des équilibres
ne se produit jamais sans souffrances, Cette lutte de sélection prend
aujourd'hui la forme d'une guerre économique dont les armes sont l'innovation
technologique, le contrôle des marchés et les tentatives de domination
en ressources immatérielles, en informations et en produits culturels.
Nous rêvions d'un âge d'or où les machines nous débarrasseraient
de la peine du travail, où l'homme par viendrait à une réelle
domination de la nature, où les principales pandémies seraient
éradiquées, où notre liberté serait accrue dans
le temps, dans l'espace et dans la diversité des accès à
la culture et à la distraction. Parvenant à aborder sur ces rives
si longtemps désirées, et riches des entraînements de la
croissance des pays émergents, nous sommes paradoxalement embarrassés
par nos avancées, particulièrement là où les populations
ne voient, dans le processus de destruction création, que des pertes
d'acquis au lieu d'être encouragées à agir pour bénéficier
de toutes les promesses d'avantages dont l'offre nous est faite.
Ainsi la métamorphose de la société appelle une prise
de conscience par chaque personne humaine et une repensée au niveau de
chaque centre de pouvoir, particulièrement des détenteurs ou des
diffuseurs de l'information et des produits culturels. L'état actuel
du monde renouvelle aussi la nécessité d'une relance des efforts
internationaux au carrefour des sciences et des techniques, de la culture, de
l'éducation, de la communication et de l'éthique. Il appartient
aux différents gouvernements engagés dans une relance pathétique
de l'histoire humaine de poursuivre ensemble au sein de forums de concertation,
deux objectifs majeurs. L'un est immédiat , il consiste à trouver
les voles d'une réduction des dommages de la transition. Nous devons
éviter que la rupture de civilisation n'entraîne pour aucun peuple
des inutilations irréversibles de ses espérances d'un développement
durable. Lavenir doit rester ouvert pour tous. L'humanité ne tolérera
pas sans révoltes sanglantes une lutte des classes entre info riches
et info pauvres ni entre accaparateurs et pourvoyeurs des ressources naturelles
limitées de la planète. Le second objectif vise l'horizon lointain
: il s'agit de découvrir, dans l'épisode évolutif actuel)
le contenu du progrès culturel et spirituel qui sortira de la chrysalide
où nous sommes aujourd'hui enfermés.
L'invasion par l'immatériel est le propre de l'homme. C'est, en quelque
sorte, l'émergence de l'Esprit. Une nouvelle organisation sociale nous
est proposée par les circonstances. Elle reposerait sur l''initiative
et la responsabilité de tous les acteurs. Cette perspective ne peut être
regardée que comme étant l'annonce d'un progrès social
et moral. Ainsi l'homme du siècle prochain aura gagné la pari
qu'il a engagé par son jeu de l'apprenti sorcier.
La responsabilité de chacun d'entre nous est de se donner pour tâche
de secouer l'inertie des mentalités et de nourrir un projet global :
celui de tracer la route de cette symbiose, génératrice d'harmoruie,
qui peut, qui doit résulter de cet effort d'inventions d'une nouvelle
civilisation où nous portent nos avancées dans la connaissance
scientifique et l'accroissement immense de notre puissance technologique. Comme
dans toutes les phases historiques précédentes, cette nouvelle
civilisation devra s'enrichir de la diversité des formes d'application
dans le respect des aspirations et des intérêts légitimes
des personnes et des peuples.
Intervenant pour commenter nos conclusions, M. Jacques Rigaud a posé le problème des permanences, permanence de la culture, permanence de la nature humaine.
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Le texte qui m'a été soumis insiste tellement et si
bien sur les mutations qu'on en vient à en oublier les permanences,
Qu'est ce quifait qu'un Cri d'Électre, un sonnet de Shakespeare
ou une sonate de Mozart ait encore pour nous un sens et que rien n'est
fondamentalement changé dans l'homme en dépit de tous ces
changements. La culture est pour moi avant tout la permanence. J'imagine
que pour les hommes de science, les étapes antérieures des
découvertes s4a"entifiques conservent un sens et une valeur
en terme d'histoire de la mémoire et de la recherche. Mais pour
nous, dans le domaine de l'art, dans le domaine des lettres, il y a une
espèce de radioactivité permanente des oeuvres ; elles ne
sont pas des étapes. Eschyle, un chapiteau roman, une oeuvre, un
essai, nous disent des choses que peut être l'auteur n'avait pas
soupçonnées. Mais qui sont présentes en nous, Alors,
les mutations en cours ont, bien entendu, une influence considérable
sur l'accès à la culture, sa diffusion et sa reproduction.
Elles engendrent une nouvelle expression. Mais je serais tenté
de dire, à la limite, que c'est périphérique par
rapport aux permanences de la culture et de ce que j'oserais appeler en
ce sens la nature humaine. Jacques Rigaud
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Quoiqu'il paraisse dans la confusion de la transition, notre émerveillement subsiste, il est vrai, devant l'héritage transmis par les générations passées dans les domaines de l'an, de la morale et de l'esprit. Nous savons que nous trouvons là notre richesse et notre sagesse. Mais nous comprenons le défi. Un homme nouveau s'engendre auquel il faut faire sa place. Ses prothèses sensorielles l'introduisent dans des univers jusqu'ici impénétrables. Son cerveau est multiplié par les moyens de calcul, les mémoires immenses et les procédés de traitement de la connaissarice que lui fournissent ses prolongements électroniques. Sa capacité d'intervention touche à la mémoire génétique des plantes et des animaux, et, peut être, à la sienne propre. Ses relations de personne à personne, le propre de l'humain, s'étendent dans l'abolition de la distance et du temps. Nous étions nourris d'écrit ; nos descendants seront nourris d'images. Ils rêveront devant les écrans dans la contemplation des représentations virtuelles. Qu'en sera t il de leur communion avec la nature, l'eau, le ciel, la terre et le feu ? Perdront Ils le contact avec ce qui nous fait vivre, les achèvements de la pensée, de l'art, de la beauté, de l'amour transcendé, sublimé, les entraînements du plaisir et les enseignements de la souffrance, l'engagement dans l'action et le détachement, les convictions et la tolérance, la sérénité, les échanges de l'humanisme et l'émotion mystique, toutes ces contradictions qu'avec beaucoup de pudeur nous comprenons comme la nature humaine et le sens de la vie ?
Notre réflexion sur la mondialisation s'achève par un retour sur l'éducation et sur l'Europe. L'éducation ne doit pas préparer seulement les nouvelles générations aux projets professionnels de demain dans un mouvement irrépressible d'évolution. Il est fondamental qu'elle donne aussi toute sa force à la formation des coeurs et des esprits par l'appui sur les richesses de connaissances, d'art, de poésie et d'espérance accumulées par l'humanité dans sa longue histoire. Sur cette voie, elle inscnîra notre rupture de civilisation dans la continuité de l'essentiel.
L'Europe est, par son histoire, dépositaire d'une part majeure de cet
héritage. C'est sur ce patrimoine culturel qu'elle doit construire sa
nouvelle unité. La mondialisation ne sera réussie que si elle
conduit à un monde multipolaire. Le pôle européen sera culturel
et spirituel dans une projection délibérément orientée
vers l'avenir. C'est ce qu'en attendent les autres peuples. L'Europe doit revendiquer
sans fausse pudeur ni timidité ce rôle conforme à ses intérêts
et à sa vocation propres. Les Européens sont bien conscients de
n'être pas seuls concernés. Le choc de la mondialisation s'étend
aux différentes cultures dont la survie est essentielle à la définition
même de l'humanité.
(1) Jean Voge, Le complexe de Babel. Crise
ou maîtrise de l'information, Paris, Masson, 1997. (Collection CNET/ENST.).
(2) Le paradigme de la situation à la lisière du chaos dans le domaine des sciences exactes et naturelles est bien décrit par S. A. Kauffman dans The origins of order, Oxford, Oxford University Press, 1993. On peut être tenté d'utiliser cette représentation pour comprendre la situation économique et sociale actuelle.